LES VREGENS

« Alceste à bicyclette »

with 3 comments

Morbleu ! me voici fait ! Je suis au pied du mur

Il me faut désormais soutenir la gageure :

Dire mon sentiment sur ce film charmant

En coulant ma pensée tout en versifiant

Dans des vers à douze pieds, de la belle manière,

Celle qui fit la gloire de l’illustre Molière

 

Pourquoi, me direz-vous, vous être mis ainsi

Dans la difficulté d’un pareil défi ?

Si j’ai fait ce pari, en me croyant malin,

D’écrire tout de go et en alexandrins

C’est que ce film montre en de larges extraits

La beauté d’un langage qu’on pourrait croire désuet

 

Alors qu’il n’en est rien, il suffit d’écouter

De se laisser bercer par le rythme des pieds

Le balancement des rimes qui charment les oreilles

Le tremblement des voix à nul autre pareil

Nous voilà transportés par la modernité

De paroles prononcées sans préciosité

 

Mais venons-en au fait, que nous conte-on là ?

Deux amis se retrouvent, l’un d’eux est un peu las

De la vie parisienne, d’un monde ingrat et lâche

L’autre est célèbre et riche, il est beau, il est cash

Tous deux ont en commun l’amour du théâtre

L’un joue le retraité, l’autre fait un peu bellâtre

 

Le décor est planté sur la belle Ile de Ré

C’est là que Serge Tanneur un jour s’est retranché

Quant à Gauthier Valence il est l’incarnation

D’un héros, d’un sauveur… à la télévision…

Pourtant ni l’un ni l’autre ne semblent satisfaits

Mais Gauthier est porteur d’un possible projet :

 

Jouer Le Misanthrope ! tous les deux réunis

De nouveau sur la scène, complices et amis !

L’un deux serait Philinte, l’autre serait Alceste…

Tanneur ne le sent pas, il refuse tout net

Mais Valence est têtu, il maintient la pression

Et les voilà déjà en pleine répétition !

 

Voilà, en quelques touches, l’essentiel est posé

J’espère, de ce guêpier, m’être à peu près tiré

Je voudrais donc conclure en disant simplement

Qu’entre la bienveillance et le ressentiment

La tâche est malaisée pour qui voudrait opter

Pour l’une ou l’autre pose sans vouloir en changer

 

Car l’Homme est ainsi fait qu’il varie de nature

Et n’arrive jamais vraiment à rester pur

Au gré de son humeur, de la couleur du temps

Le voici tour à tour complaisant ou méchant

Un beau matin Philinte, Alceste le lendemain

Pour attribuer les rôles faut-il être devin ?

 

C’est en se nourrissant de cette indécision

Que le scénario prend toute sa dimension

On regarde ces hommes, amis puis ennemis

Etre en plein désaccord ou bien du même avis

Manier l’honnêteté comme la perversité

Avoir des regrets ou tout faire pour gagner

 

Le réalisateur et son co-scénariste

Nous invite à relire sans que cela soit triste

Ce misanthrope déçu par la nature humaine

Pour  laquelle il n’éprouve qu’une « effroyable haine »

C’est une invitation à nous interroger

Tant la question posée reste d’actualité

 

 

*******************

Pour le lecteur éventuel qui manquerait de repères, je reproduis ci-dessous un extrait du Misanthrope, essentiellement deux tirades. L’une caractérise la philosophie d’Alceste, l’autre, celle de Philinte. Acte I, scène 1.

LeMisanthrope

PHILINTE

 

Vous voulez un grand mal à la nature humaine.

 

ALCESTE

 

Oui, j’ai conçu pour elle une effroyable haine.

 

PHILINTE

 

Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,
Seront enveloppés dans cette aversion ?
Encor, en est-il bien, dans le siècle où nous sommes…

 

ALCESTE

 

Non, elle est générale, et je hais tous les hommes :
Les uns, parce qu’ils sont méchants, et malfaisants ;

Et les autres, pour être aux méchants, complaisants,
Et n’avoir pas, pour eux, ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
De cette complaisance, on voit l’injuste excès,
Pour le franc scélérat avec qui j’ai procès ;

Au travers de son masque, on voit à plein le traître,
Partout, il est connu pour tout ce qu’il peut être ;
Et ses roulements d’yeux, et son ton radouci,
N’imposent qu’à des gens qui ne sont point d’ici.
On sait que ce pied plat, digne qu’on le confonde,

Par de sales emplois, s’est poussé dans le monde :
Et, que, par eux, son sort, de splendeur revêtu,
Fait gronder le mérite, et rougir la vertu.
Quelques titres honteux qu’en tous lieux on lui donne,
Son misérable honneur ne voit, pour lui, personne :

Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit,
Tout le monde en convient, et nul n’y contredit.
Cependant, sa grimace est, partout, bienvenue,
On l’accueille, on lui rit ; partout, il s’insinue ;
Et s’il est, par la brigue, un rang à disputer,

Sur le plus honnête homme, on le voit l’emporter.
Têtebleu, ce me sont de mortelles blessures,
De voir qu’avec le vice on garde des mesures ;
Et, parfois, il me prend des mouvements soudains,
De fuir, dans un désert, l’approche des humains.

 

PHILINTE

 

Mon Dieu, des mœurs du temps, mettons-nous moins en peine,
Et faisons un peu grâce à la nature humaine ;
Ne l’examinons point dans la grande rigueur,
Et voyons ses défauts, avec quelque douceur.
Il faut, parmi le monde, une vertu traitable,

À force de sagesse on peut être blâmable,
La parfaite raison fuit toute extrémité,
Et veut que l’on soit sage avec sobriété.
Cette grande raideur des vertus des vieux âges,
Heurte trop notre siècle, et les communs usages,

Elle veut aux mortels, trop de perfection,
Il faut fléchir au temps, sans obstination ;
Et c’est une folie, à nulle autre, seconde,
De vouloir se mêler de corriger le monde.
J’observe, comme vous, cent choses, tous les jours,

Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours :
Mais quoi qu’à chaque pas, je puisse voir paraître,
En courroux, comme vous, on ne me voit point être ;
Je prends, tout doucement, les hommes comme ils sont,
J’accoutume mon âme à souffrir ce qu’ils font ;

Et je crois qu’à la cour, de même qu’à la ville,
Mon flegme est philosophe, autant que votre bile.

**************

Bonne lecture et qui sait… bon film !

Publicités

Written by Juléjim

26 janvier 2013 à 17 h 58 min

3 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. eh ben dis donc !!! tu l’as brillamment descendu, ton escalier, tel un sorel de l’alexandrin !

    zozefine

    26 janvier 2013 at 18 h 14 min

    • « Un sorel de l’alexandrin ? » crois-tu ? Même sans majuscule je ne suis pas certain que ce soit si flatteur que ça !

      🙂

      Juléjim

      26 janvier 2013 at 20 h 57 min

  2. Je lance sous peu la traduction…

    florence

    26 janvier 2013 at 21 h 31 min


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :