LES VREGENS

Dave Eggers: Nous méritons cent ans de tristesse

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Connaissez-vous Dave Eggers? Moi non plus, mais je suis tombée sur son interview dans le Guardian, et ses réponses m’ont donné envie de le lire.

Il a publié cet été le roman A Hologram for the King, chez McSweeney’s. Il est aussi le fondateur de la revue littéraire The Believer (depuis 2003). En dehors de romans, il a aussi écrit deux récits de vies réelles : What is the What ? (Le grand quoi, 2005) sur un réfugié soudanais, et Zeitoun (2009), sur un Américain d’origine syrienne qui refusa d’évacuer sa maison de la Nouvelle Orléans pendant le passage de Katrina, et se retrouva ensuite plusieurs semaines en prison, après avoir aidé son voisinage grâce à son petit bateau, sur simple présomption de « terrorisme » du fait de ses origines.

eggers.believer

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À un peu plus de vingt ans, Eggers a perdu ses parents, et abandonné ses études pour prendre en charge son petit frère encore enfant.

Extraits de l’interview :

L’hologramme du titre, semble-t-il, n’est pas juste une invention technologique, mais suggère aussi que la finance moderne s’est bâtie sur un mirage. Pensez-vous que nous ayons perdu contact avec la réalité pendant ces années de crédit illimité ?

Il y a aussi l’hologramme de la vie d’Alan (le héros). En tant qu’homme d’affaires américain, on l’a habitué à être partout reçu comme un roi. Mais tout a changé : il se retrouve sur la touche et ne sait pas du tout comment se remettre en selle. Et chez lui, le rêve américain qu’on lui avait promis est de plus en plus hors de portée : le système financier, les banques, les « venture capitalists », ils n’ont pas besoin de types comme Alan.

Dans ce roman, votre style est très concis, on est hypnotisé par sa subtilité. Cela demande-t-il beaucoup de travail ? Faites-vous un gros effort d’épuration ?

Il m’a fallu du temps pour trouver le ton juste. J’ai naturellement tendance à écrire des choses plus denses, très éloignées du minimalisme, mais ça n’aurait pas convenu à cette histoire. C’est celle d’un type plus tout jeune coincé dans le désert, alors il fallait que ce soit sobre et précis.

Est-ce que vous aviez le projet d’écrire un roman sur la crise financière mondiale ?

Je prenais depuis longtemps des notes sur une histoire d’ouvrier qui se retrouve le bec dans l’eau quand son usine est délocalisée en Chine. J’ai passé mon enfance à Chicago tout près de l’usine de vélos Schwinn, et ça me fascinait que ces magnifiques objets indestructibles soient fabriqués à deux pas de chez moi. Quand l’usine a fermé, ça a été très dur pour Chicago, psychologiquement.

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Donc, je pensais à ce type, Alan Clay, à qui il pourrait être, à ce que serait sa vie, et un jour j’ai entendu parler de la KAEC (King Abdullah Economic City) et d’hommes d’affaires attendant une audience dans le désert. Ça m’a paru le décor idéal pour Alan, un type qui se sait en danger sans trouver d’issue. Alors il fait des milliers de kilomètres pour attendre en plein désert le bon vouloir d’un despote. Ça m’a plu car cela offre un bon parallèle avec notre économie. Nous avons de gros problèmes économiques, mais nous oublions de nous regarder dans le miroir pour trouver des solutions.

Le livre parle d’un homme et d’un monde tous deux au point mort. Est-ce que l’approche de la maturité vous a influencé ?

L’approche ? J’ai 42 ans, la maturité, je suis en plein dedans !

Votre livre est un bel objet. Pourquoi est-ce important ?

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McSweeney’s ne marche que grâce à la vente de livres physiques. C’est pourquoi nous travaillons beaucoup leur design. Pour celui-ci, nous avons collaboré avec un imprimeur de Detroit, ce qui montre qu’on peut encore faire de la production ici, en exploitant les compétences locales.

Vous avez fondé Valencia 826 (réseau d’ateliers d’écriture pour enfants de 6 à 18 ans), et vous êtes très actif dans la défense des droits de l’homme. Pour vous, l’écrivain doit avoir une conscience ?

D’une manière générale, la seule vraie mission d’un écrivain, c’est de bien écrire. Mais quand on reste dans son garage à écrire (ou à faire semblant d’écrire en regardant des vidéos sur Youtube), on se sent un peu inutile. On a parfois envie de sortir se rendre utile d’une manière plus concrète.

Vous avez connu la mort brutale de proches. Avez-vous peur de la mort ?

Ça me l’a rendue familière, ce qui éloigne la peur.

Pourquoi avoir fait cette interview par e-mail ?

Dans l’espoir de paraître intelligent et cohérent. De vive voix, je me perds dans les détails.

Vous mêlez toujours fiction et réalité. Est-ce que c’est difficile ?

La fiction est beaucoup plus plaisante et libératrice à écrire au jour le jour. Mais j’ai fait des études de journalisme, alors je fais toujours des recherches, et je tente de produire des histoires qui aient un impact réel.

Quel est le meilleur livre que vous ayez lu cette année ?

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The Yellow Birds, de Kevin Powers. Il a participé à la guerre en Irak et des années plus tard, il en est sorti ce magnifique roman. Powers est avant tout un poète, alors son livre est concis, précis, parfaitement ciselé. C’est un des livres les plus tristes que j’aie lus depuis longtemps. Mais triste au bon sens du terme. Il faut que nous soyons tristes, très tristes, de ce que nous avons fait en Irak. Nous méritons cent ans de tristesse.

L’article en VO :

http://www.guardian.co.uk/books/2013/jan/26/dave-eggers-hologram-king-interview?INTCMP=SRCH

Le début de A Hologram for the King :

http://www.guardian.co.uk/books/2013/jan/26/dave-eggers-hologram-king-extract?intcmp=239

Dave Eggers

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Written by florence

27 janvier 2013 à 12 h 42 min

Publié dans Etats-Unis, Littérature

2 Réponses

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  1. Ce Dave Eggers m’a tout l’air d’un sacré mec bien (a fucking good guy ?). D’ailleurs il a une bonne tête sur la photo. Ses romans publiés en 2003 et 2005 sont peut-être traduits ? Pour les plus récents je suppose qu’il faut attendre.

    Juléjim

    27 janvier 2013 at 20 h 42 min

    • Son 1er roman, très autobiographique est traduit: Une oeuvre déchirante d’un génie renversant (c’est le titre!), ainsi que les deux biographies: Le grand quoi, et Zeitoun. Un ou deux autres aussi. Mais pas encore le Hologramme.

      florence

      28 janvier 2013 at 0 h 28 min


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