LES VREGENS

Mais où est passé l’esprit de 45?

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Il ne s’agit pas du Conseil national de la Résistance et de Stéphane Hessel, mais du dernier film de Ken Loach, un documentaire, auquel le Guardian consacre un long article et des interviews :

1945 : l’année où l’Angleterre s’est tourné vers le socialisme, l’assurance maladie et les nationalisations.

victoire d'Attlee en juillet 45

victoire d’Attlee en juillet 45

 

Ray Davies, 83 ans, vétéran des campagnes électorales, conseiller municipal de Caerphilly (Pays de Galles) pendant 50 ans, porte un béret de la guerre d’Espagne pour raconter qu’en 1945, à 15 ans, cela faisait deux ans qu’il était descendu dans la mine. « À cette époque, le charbon passait avant la sécurité. On était dans la fosse, et la nouvelle est descendue : les travaillistes ont tout raflé ! » Les mineurs en pleuraient : « Ray, on en a rêvé toute notre vie : la nationalisation des chemins de fer, des mines et des banques, des emplois et des logements. On va avoir l’assurance maladie ! » L’espérance de vie des mineurs était de 42 ans. Et puis ça a commencé à augmenter tout doucement. Quel bonheur de voir la vie changer comme ça pour les gens ordinaires. »

Ray Davies est l’une des stars octogénaires de L’esprit de 45. Pendant quelques années, le socialisme fut ouvertement promu par un chef du parti travailliste, Clement Attlee. Pendant la campagne, Winston Churchill n’avait pas réussi à convaincre que le socialisme c’était comme « la gestapo ».

En 1945, le manifeste travailliste comprenait la fameuse clause IV, supprimée bien plus tard par Tony Blair, qui promettait de « donner au travailleur, manuel ou intellectuel, tous les fruits de son travail… grâce à la propriété collective des moyens de production, de distribution et d’échange ». Le programme promettait aussi la construction massive et rapide de logements pour tous.

La clause IV 1918-1995

La clause IV 1918-1995

Ken Loach a écumé les archives, et retrouvé des films et des enregistrements très émouvants qui montrent avec force comment un pays en ruines était bien décidé à construire une société différente. Après des années de crise puis de guerre, ce pays, où 70% des gens se définissaient comme ouvriers, donnait soudain un ton plus radical à ses modestes revendications.

Attlee, le Premier Ministre, et Bevan, Ministre de la Santé et du Logement, s’appuyèrent sur la planification centrale indispensable à la réalisation de leur programme pour tout nationaliser : les routes, les chemins de fer, l’acier, les docks, le charbon, les équipements. Le plus grand triomphe, et le plus permanent, fut la création du National Health Service (l’assurance maladie) en 1948.

Lancement officiel du NHS: le Park Hospital de Manchester devient Trafford General

Lancement officiel du NHS: le Park Hospital de Manchester devient Trafford General

Loach a voulu faire ce film pour que la génération d’Attlee ne devienne pas une note en bas de page en prélude aux années Thatcher. Le philosophe américain Michael Sandel souligne la différence entre les notions de consommateurs et de citoyens, et ce sont bien ces idées de citoyenneté et de bien public qui donnent au film sa vitalité comme électrique : par contraste, on se rend compte à quel point elles ont disparu du discours politique d’aujourd’hui.

Les parents de June Hautot, 76 ans, étaient tombés malades pendant la guerre mais leur assurance privée ne couvrait pas tous les soins. « Ma soeur et moi devions nous occuper de ma mère. Puis du jour au lendemain, c’est l’infirmière de quartier qui s’en est chargé. »

Sam Watts, 88 ans, était docker quand, avec sa femme et ses deux enfants, il quitta un taudis de Liverpool pour emménager à Bootle où il vit toujours. « On n’en croyait pas nos yeux : on avait une cuisine, une salle de bain, un petit jardin. Aujourd’hui tout a été vendu, ou ça se loue 550£ par mois. » Sa femme Bridie avait contracté la tuberculose à 27 ans. « On nous a dit : il va falloir 12 mois de traitement, et 12 mois pour récupérer. Le NHS venait d’être lancé. Avant, à Liverpool, on voyait des gens assis sur les porches, on savait qu’ils étaient mourants, on leur avait dit de prendre l’air. Bridie, elle, a vécu 50 ans de plus. »

Les médecins étaient en grande majorité contre le NHS, et l’Ordre des Médecins avait prévenu que le Secrétaire d’État à la Santé serait comme un « führer médical ». Bevan contra leur opposition en les autorisant à poursuivre leur travail dans le privé en parallèle. Mais comme le montre le film, certains médecins étaient à fond pour une couverture universelle.

Le professeur Harry Keen, 87 ans, spécialiste du diabète, fondateur du Comité de Soutien du NHS, fait toujours une consultation une fois par semaine. Il se souvient d’une visite à un certain petit Billy, en 1948, à ses débuts. « On m’a donné 2 shillings et 6 pence, et j’ai dit que je reviendrais. La deuxième fois, Billy allait mieux mais son frère Johnny avait une sale toux. La mère m’a dit de ne pas l’examiner, parce qu’ils ne pourraient pas payer. Je lui ai répondu qu’on était le 5 juillet, jour de naissance du NHS, et que désormais, mes services seraient gratuits. Quel grand jour ! »

le jeune Dr Keen

le jeune Dr Keen

Quand les Conservateurs revinrent aux affaires en 51, la Sécurité Sociale était bien établie et 40% de l’industrie était nationalisée. Mais le système avait des faiblesses : pas de représentation des travailleurs, manque d’investissement ou de planification à long terme, dirigeants venus du privé d’avant-guerre. Comme le dit un syndicaliste dans le film : « Qu’est-ce que c’est que ces nationalisations qui remettent les mêmes aux manettes ? »

Ken Loach se tourne ensuite vers le détricotage de tout cet édifice pendant les années Thatcher mais aussi Blair. Il montre comme le privé a tout grignoté, jusqu’au dernier bastion : le NHS. « L’économie n’est qu’un moyen, déclarait Thatcher dans une interview en 1981. C’est le coeur et l’âme du système que nous voulons changer. » Tout au long des années 80, les grands secteurs furent reprivatisés, et le NHS commença à sous-traiter au privé pour les services non médicaux.

Ce qui n’apparaît pas dans le film, c’est le projet de loi de mars 2012 sur la réforme du système de santé, auquel s’opposent presque tous les médecins. L’économiste James Meadway rappelle dans le film qu’on n’a jamais prouvé que le privé était par nature plus efficace que le public. « C’est une légende de dire que sous les travaillistes, on a plus dépensé et mal géré dans le secteur public, et que c’est la cause de l’austérité aujourd’hui. On a intérêt à démentir ça haut et fort, sinon on peut dire adieu à la Sécurité Sociale. »

 

Je ne sais pas si sa sortie est prévue en France.

 L’article complet:

http://www.guardian.co.uk/film/2013/mar/02/spirit-45-ken-loach-nhs-history

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Written by florence

3 mars 2013 à 12 h 12 min

3 Réponses

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  1. Vu d’ici, on a un peu l’impression que le Royaume Uni est passé de l’ère victorienne à celle de Thatcher, avec quelques guerres entre. Je vais guetter la sortie (ou la « disponibilité » :)) de ce film. Le site officiel.

    gemp

    3 mars 2013 at 12 h 54 min

  2. Merci d’avoir attiré notre attention sur un doc. de Ken Loach…
    Il a intérêt à être diffusé en France, zut !
    Ken Loach, c’est tout de même LE réalisateur british invité à tous les festivals dans le monde entier…
    Donc je croise les doigts pour que ce documentaire soit diffusé en France, largement diffusé, histoire de nous rappeler à l’ordre sur ce qu’on risque fort de perdre très rapidement… (et qu’on a déjà largement perdu d’ailleurs)

    clomani

    3 mars 2013 at 14 h 21 min

  3. Les britiches ont Ken Loach. Nous on a eu Paul Carpita.
    Et Ambroise Croizat, personne ne sait plus qui c’est…
    http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2105

    Gavroche

    4 mars 2013 at 9 h 43 min


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