LES VREGENS

Morceaux choisis

with one comment

Creole Belle est le dernier opus 2012 de James Lee Burke. Si l’on retrouve les cauchemars et la tendresse de son héros Dave Robicheaux, toujours entouré de son meilleur ami dont la conscience est restée au Vietnam, de purs, de durs, d’épaves et de vrais salauds, de beautés locales dont les plus vénéneuses ne sont pas forcément celles qu’on croit, l’ouragan Katrina s’est éloigné et les magouilles du moment sont liées à la « marée noire » de Deepwater Horizon. Mais « marée noire » (spill en anglais) est encore une expression trop douce : ça fait penser à un verre qu’on renverserait par mégarde, quand il s’agit d’un enfer créé par l’homme de toutes pièces.

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Burke est un foreur brutal de l’inconscient, mais ce serait trahir ses personnages que de résumer les méandres où il nous entraîne sur plus de 500 pages. Par contre, on peut présenter les pauses que prend parfois l’action pour dresser le portrait d’un lieu, ou parcourir en quelques lignes son histoire, toujours sur le fil entre nostalgie et colère, dont la violence nous secoue juste quand on risquait de se laisser couler  dans le cliché.

Désolée, je n’ai pas de photos de la Louisiane. De toute façon, Burke l’a quittée pour l’air frais du Montana. Vous pouvez choisir la VO ou la VF:

Pierre Dupree est un vrai salaud, et les racines plongent loin:

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The home of Pierre Dupree outside Jeanerette had been built on the bayou in 1850 by slave labor and named Croix du Sud Plantation by the original owners. The Union forces had ransacked it and chopped up the piano in the kitchen yard and started cook fires on the hardwood floors, blackening the ceilings and the walls. During Reconstruction, a carpetbagger bought it at a tax sale and later rented it to a man who was called a free person of color before the Emancipation. By the 1890s, Reconstruction and the registration of black voters had been nullified, and power shifted back into the hands of the same oligarchy that had ruled the state before the Civil War. Slavery was replaced by the rental convict system, one established by a man named Samuel James, who turned Angola Plantation – named for the origins of its workforce – into Angola Penitentiary, which became five thousand acres of living hell on the banks of the Mississippi River.

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La demeure de Pierre Dupree aux abords de Jeanerette avait été construite sur le bayou par des esclaves en 1850, et les premiers propriétaires l’avaient appelée la Plantation Croix du Sud. L’armée nordiste l’avait saccagée, avait débité le piano dans l’arrière-cour, et allumé des feux de cuisson sur les parquets en bois massif, ce qui avait noirci les plafonds et les murs. À l’époque de la Reconstruction, un homme politique du Nord l’avait rachetée à une vente aux enchères puis louée à un de ceux qu’on appelait avant l’abolition de l’esclavage un homme libre de couleur. Dans les années 1890, une fois la Reconstruction et le droit de vote des Noirs sabotés, le pouvoir était revenu aux mains de la même oligarchie qui gouvernait l’état avant la Guerre de Sécession. L’esclavage fut remplacé par le système de location d’équipes de prisonniers, lancé par un certain Samuel James qui transforma la Plantation d’Angola (ainsi nommée en référence à l’origine de sa main d’oeuvre) en Pénitencier d’Angola ; ce lieu devint 2000 hectares d’enfer sur terre sur les rives du Mississippi.

Mais c’est toute la région qui a un passé trouble:

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Key West – at one time, it was the real thing. Like South Lousiana, it originated as a displaced piece of the Spanish and French colonial world that floated across the Caribbean and affixed itself to the Southern rim of the United States.

Its culture was antithetical to the Enlightenment. Its residents were pirates and slaves and mulatto and Hispanic whores and American adventurers who hoped to create personal fiefdoms in the West Indies and Nicaragua. Its veneer of Christianity disguised a pagan world that provided a home to people who could never live in a society that was Anglo-Saxon of origin and governed by the descendants of Puritans. Licence and lucre constituted its ethos. Those who didn’t like it could take up sweet-potato farming in Georgia.

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Key West, à une certaine époque, avait été authentique. Comme le Sud de la Louisiane, à l’origine, ce morceau transplanté du monde colonial espagnol et français avait dérivé sur la mer des Caraïbes pour venir s’arrimer à la pointe sud des États-Unis.

Sa culture était l’antithèse de l’esprit des Lumières. Ses habitants étaient des pirates et des esclaves, des prostituées mulâtres et hispaniques, des aventuriers américains qui espéraient se tailler leur petit fief à eux dans les Antilles ou au Nicaragua. Son vernis chrétien cachait un monde païen accueillant pour ces gens qui ne pourraient jamais faire partie d’une société d’origine anglo-saxonne gouvernée par des descendants de Puritains. La permissivité et le lucre constituaient sa philosophie. Ceux à qui cela ne plaisait pas n’avaient qu’à partir cultiver la patate douce en Georgie.

Et pour changer des plantations, il y a la ville:

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New Orleans would always be New Orleans, he told himself, no matter if it had gone under the waves, no matter if cynical and self-serving politicians had left the people of the lower Ninth Ward to drown. New Orleans was a song and a state of mind and a party that never ended, and those who did not understand that simple fact should have to get passports to enter the city.

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La Nouvelle-Orléans serait toujours la Nouvelle-Orléans, se dit-il, même si elle avait été engloutie par les vagues, même si des élus cyniques et égoïstes avaient laissé les habitants du quartier de Lower Ninth Ward se noyer. La Nouvelle-Orléans, c’était une chanson, un état d’esprit, une fête qui ne finissait jamais, et ceux qui ne comprenaient pas cette donnée toute bête, il faudrait les obliger à présenter un passeport pour entrer en ville.

Mais si vous croyez que Burke se laisse endormir par le passé, prenez ça:

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I believe the specters of slaves and Houma and Atakapa Indians and pirates and Confederate soldiers and Acadian farmers and plantation belles are still out there in the mist. I believe their story has never been adequately told and they will never rest until it is. I also believe my home state is cursed by ignorance and poverty and racism, much of it deliberately inculcated to control a vulnerable electorate. And I believe many of the politicians in Louisiana are among the most stomach-churning examples of white trash and venality I have ever known. To me, the fact that large numbers of people find them humorously picaresque is mind-numbing, on a level with telling fond tales about one’s rapist.

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Moi je crois que les spectres des esclaves et des Indiens Houma et Atakapa, des pirates et des soldats confédérés, des fermiers acadiens et des belles jeunes filles des plantations sont toujours là, dans la brume. Je crois que leur histoire n’a jamais été racontée comme il faut, et qu’ils ne trouveront pas le repos tant que ce ne sera pas fait. Je crois aussi que mon état souffre de l’ignorance, de la pauvreté et du racisme comme de malédictions, en grande partie délibérément inculquées pour contrôler un électorat vulnérable. Et je crois que bien des élus de Louisiane représentent les plus répugnants exemples que j’ai jamais vus de la vénalité typique des petits blancs. Pour moi, le fait qu’on leur trouve souvent un amusant côté picaresque est ahurissant, comme de raconter des anecdotes attendries sur son propre violeur.

Des violeurs et des méchants, il y en a de deux sortes, des riches…:

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What is most remarkable among many of those who have great wealth is the basic assumption on which they predicate their lives : They believe that others have the same insatiable desire for money that they have, and that others will do anything for it. Inside their culture, manners and morality and money not only begin with the same letter of the alphabet but they are indistinguishable. The marble floors and the spiral staircases of the homes owned by the very rich and the chandeliers that ring with light in their entranceways usually have little to do with physical comfort. These things are iconic and votive in nature and, ultimately, a vulgarized tribute to a deity who is arguably an extension of themselves.

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Ce qu’il y a de vraiment remarquable chez les très riches, c’est la base toute bête autour de laquelle ils déploient leur vie entière : ils croient que tout le monde a le même insatiable désir d’argent qu’eux, et est prêt à tout pour en acquérir. Dans leur culture, non seulement les manières, la morale, et les millions commencent par la même lettre de l’alphabet, mais ils se confondent. Les sols de marbre et les escaliers d’apparat des maisons que possèdent les très riches, les lustres à la lumière étincelante de leurs grands halls n’ont souvent pas grand chose à voir avec le confort matériel. Ce sont des objets à valeur d’icônes ou d’ex-voto, en fin de compte la version vulgaire d’un tribut offert à une divinité qu’ils prennent pour une extension de leur propre personne.

… et des petits minables: celui-ci vient de se faire tirer dessus en pleine action, il agonise dans la salle de bain de sa victime. Ne le prenez pas trop vite en pitié, attendez la fin:

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For just a moment, Jesse Leboeuf thought he heard black people laughing. Oddly, they were not black people in a juke joint, nor were they laughing at him behind his back, as they did when he first wore a policeman’s uniform. They were in a cotton field in North Louisiana at sunset, and the sky and the earth were red and the plants were a deep green and he could smell rain and see it blowing like spun glass in the distance. It was Juneteenth, Emancipation Day, and all the darkies in the parish would be headed into town soon, and he wondered why he hadn’t chosen to celebrate the occasion with them. They had always been kind to him and let him ride on the back of the flatbed when they rode to town, all of them rocking back and forth with the sway of the truck, their bodies warm with the heat of the day, smelling slightly in a good way of the sweat from their work, their legs hanging down in the dust, the children breaking up a watermelon in big meaty chunks. Why hadn’t he gone with them ? It would have been fun. He opened his eyes one more time and realized a terrible transformation was taking place in him. He was no longer Jesse Leboeuf. He was dissolving into seawater, his tissue and veins melting and running down his fingertips and pooling around his buttocks. He heard a loud sucking sound and felt himself swirling down the chrome-ringed drain hole at the bottom of the tub. Then he was gone, just like that, twisting in a silvery coil down a pipe to a place where no one would ever celebrate Juneteenth.

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L’espace d’un instant, Jesse Leboeuf crut entendre rire des Noirs. Curieusement, ils n’étaient pas dans un bastringue, ou en train de se moquer de lui derrière son dos, comme lors de ses débuts en uniforme de policier. Ils étaient dans un champ de coton de Louisiane du Nord au coucher du soleil, et la terre et le ciel étaient rouges, les plantes d’un vert profond, et il sentait l’odeur de la pluie et la voyait frapper comme des morceaux de verre tournoyant au loin. C’était la Fête de l’Abolition, et tous les petits négros de la paroisse s’apprêtaient à partir en ville, et il se demandait pourquoi il n’avait pas voulu faire la fête avec eux. Ils avaient toujours été gentils avec lui : ils le laissaient monter sur la plate-forme arrière de leur camionnette quand ils allaient en ville ; tous ensemble, ils oscillaient avec les cahots, les corps plein de la chaleur du jour dégageaient une légère odeur agréable, celle de la sueur du travail ; ils laissaient pendre leurs jambes dans la poussière ; les enfants se partageaient de bons gros morceaux de pastèque. Pourquoi n’était-il pas parti avec eux ? Il se serait bien amusé. Il ouvrit encore les yeux et s’aperçut qu’une affreuse transformation était en train de se dérouler en lui. Il n’était plus Jesse Leboeuf. Il se dissolvait en eau de mer, ses organes et ses veines fondaient et s’écoulaient par le bout de ses doigts pour former une flaque autour de ses fesses. Il entendit un gros bruit de ventouse et se sentit tourbillonner par le trou cerclé de chrome de la baignoire. L’instant d’après, il n’était plus, d’un seul coup, s’étirant en spirale argentée dans un tuyau qui l’emmenait en un lieu où personne ne célèbrerait jamais la Fête de l’Abolition.

Le prochain roman de Burke sort cet été, il s’appelle Light of the World.

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Written by florence

11 mars 2013 à 0 h 00 min

Une Réponse

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  1. Toute la série des « Robichaux » est excellente…plus proche du roman que du roman policier !
    A bientôt sur mon blog :
    http://www.quincailleculture.wordpress.com

    quincailleculture

    11 mars 2013 at 14 h 35 min


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