LES VREGENS

Psychosocio et Neurobio sont en bateau…

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D’abord, il y a eu  la controverse Bolher/Fillod ; puis, tout récemment, c’est l’économiste Frédéric Lordon qui s’est inquiété, lors d’un face à face avec le même Sébastien Bohler, d’une sorte d’hégémonie et de primauté des neurosciences au détriment des sciences sociales. Pas facile de se positionner dans ce débat, surtout quand on n’est ni neuro-scientifique, ni chercheur en sciences sociales. Pourtant, quelque chose m’interpelle dans cette confrontation entre sciences molles et sciences dures, comme s’il s’agissait plus de conquérir la place et le pouvoir plutôt que de s’approcher de la vérité. Comme s’il était plus passionnant et utile de se confronter que de collaborer, en échangeant et en débattant de façon interdisciplinaire, tout en étant critique et contradictoire. C’est ce qui m’a conduit à rédiger ce billet d’humeur. Pour calmer un agacement, exprimer une inquiétude, en témoignant de là où j’ai pu être, de là où je suis désormais, plus spectateur qu’acteur.

aveuglement

Personnellement et surtout professionnellement, j’ai croisé le fer avec ce type d’approche (en tant qu’enseignant-praticien et militant pédagogique, mais pas en tant qu’expert) à propos des processus psycho-linguistiques en jeu dans l’activité de lecture des adultes et ce que ça pouvait contribuer à élucider dans les démarches d’apprentissage de l’écrit chez les enfants ainsi que dans les méthodologies pédagogiques pour l’enseignement et l’aide à l’apprentissage. Sans aller jusqu’à parler de « danger » comme le suggère fortement Lordon notamment, j’ai pu constater moi aussi à quel point des investigations rigoureusement scientifiques au départ pouvaient in fine produire un discours qui lui, ne l’était plus, dès lors qu’il sortait de son champ d’application strict, voire même des conditions et du contexte dans lequel les données expérimentales avaient été élaborées.
Déjà, l’arrivée des « psycho-cognitivistes », dans le débat sur les méthodes de lecture avait jeté le trouble au cours des années 1980-90 ; à les entendre, du haut de leur chaire universitaire, il fallait arrêter le « bricolage pédagogique » des chercheurs en pédagogie de l’écrit, des militants de l’éducation nouvelle et des sociologues (souvent marxisant) de l’éducation, personnages tous très sympathiques, certes, mais si peu rigoureux dans leurs investigations… Eux, les psychomachins, faisaient de la science, pas de l’idéologie ! quelques années plus tard, l’alliance était scellée : psychocognitivistes et neurobiologistes allaient pulvériser non seulement les savoirs, mais aussi les pratiques pédagogiques de ceux qui s’appuyaient jusqu’ici sur la psycholinguistique, la sociologie, la linguistique et la pédagogie pour nourrir et éclairer leurs pratiques et leurs recherches.
L’essor de la technologie médicale de l’imagerie mentale a été une arme décisive en la matière. C’est ainsi qu’après avoir « scanné » et « iremisé » des cerveaux d’adultes en train de lire, nos « scientifiques » ont eu beau jeu de montrer que l’activité de lecture était non seulement complexe (waouh ! le scoop !) mais que les différentes zones activées étaient aussi bien visuelles qu’auditives (re-waouh ! re-scoop !), visuelles pour percevoir les lettres mais auditives pour y associer du son, puis du sens. Conclusion sans appel : c’est donc ainsi qu’on lit ! … et par suite, c’est ainsi qu’il convient d’apprendre à lire.

cerveau-langage

Sauf que… Nos experts-docteurs-en-neuro-bio-savants-toussa semblaient oublier quelques « détails » méthodologiques, voire épistémologiques :

1- ce qu’ils avaient scanné, observé, analysé, représenté, avec attention et rigueur c’était des cerveaux d’adultes sachant lire et ayant vraisemblablement tous appris à lire en étant enseignés par des méthodes d’inspiration phonocentrique, autrement dit prioritairement et essentiellement syllabiques. Oh le joli biais !

2- si vous prenez un corpus de 100 lecteurs en prenant soin de constituer un échantillon suffisamment hétérogène socioculturellement et que vous vous intéressez à la qualité ou à l’efficience du savoir-lire de chaque lecteur-adulte (à l’aide de 3 indicateurs : vitesse de lecture, score de compréhension, taux d’efficacité) vous constaterez de forts écarts de performance à l’arrivée, pouvant aller de 1 à 6. D’où la question (non prise en compte par nos scanneurs numériseurs) : observe-t-on tout à fait la même activité cérébrale chez un lecteur rapide qui explore l’écrit à 600 mots/mn et un lecteur lent qui avance à 100 mots/mn ? Réponse : … ben… euh… on ne sait pas trop là…
Axe d’exploration totalement ignoré (et pour cause) par les équipes psycho-neuro-bio.(Voir en particulier Stanislas Dehaene, auteur de « Les neurones de la lecture »)

3- le fait de n’avoir soumis à l’imagerie numérique que des cerveaux d’adultes ou de jeunes lecteurs mais pas ceux d’enfants apprenti-lecteur (*) en train d’explorer un texte par exemple (ce qui semble d’ailleurs difficilement réalisable expérimentalement, même si tous ceux qui se passionnent pour ces questions en rêvent !) au nom de quoi la plupart de ces « savants » se sont-ils sentis autorisés à en déduire des recommandations à caractère didactique et pédagogique à propos de la méthodologie d’enseignement et d’apprentissage de l’écrit (lire/écrire) au cours des années 1990 et 2000 fortement et strictement inspirées de phonocentrisme ?

(*) en  respectant une diversité représentative de diverses méthodes d’enseignement pratiquées effectivement dans les classes dont ces élèves étaient issus.

Dehaene

Si vous êtes encore là et qu’il  vous est arrivé de vous demander pourquoi un ministre de l’éducation comme M. De Robien s’est senti suffisamment conforté, politiquement et socialement, pour lancer une véritable croisade contre les enseignants qui utilisaient des méthodes d’enseignement de la lecture d’inspiration beaucoup trop (ou dangereusement) globale et insuffisamment syllabique ou phonétique, je pense qu’une part essentielle de la réponse est dans cette emprise progressive du biologique et du neurobiologique sur le psychologique, le linguistique et le sociologique en matière de pédagogie et de didactique.

Sus à la méthode globale qu’ils disaient, tous en choeur, au début des années 2000 ! La méthode globale ? Où ça ? Oui bon, globale, mixte ou idéovisuelle tout ça c’est du pareil au même, ne finassons pas, laissons ces subtilités théoriques aux experts de la « pédagogologie » ! La « science » a dit : »du syllabique, sinon rien ! » alors tous après moi : « bêêêê ah ? bah !… ah bas la globale ! »

******************

illettrisme2013

Nous sommes en 2013, et j’entends encore et toujours les cris de ceux qui s’alarment, s’indignent, se scandalisent ou s’étonnent que l’illettrisme, qui croît insidieusement mais sûrement, menace nos sociétés dites démocratiques et modernes. Quelques-uns ont eu beau tenter de dire que cette difficulté, cette quasi impossibilité pour notre système éducatif, de former une majorité de lecteurs efficients, non seulement ne datait pas des années 60, mais était la résultante d’un faisceau de facteurs bien trop complexes et profonds pour être réduite à un problème de méthode pédagogique ou même de positionnement théorique. Rien n’y a fait. Ils « bougent encore », bien qu’ultra-minoritaires, mais sont devenus quasiment inaudibles auprès de la majorité des enseignants ainsi que de la masse des parents.

Qu’est-ce qu’un illettré, trop souvent confondu avec l’analphabète ? C’est quelqu’un qui a quitté l’école plus ou moins bien alphabétisé, en tout cas suffisamment pour être capable de déchiffrer la liste des courses, un sms ou les résultats du tiercé dans le journal local. C’est déjà ça diront certains ? on peut le penser mais alors ne feignons pas d’être choqué que cette même personne se détourne systématiquement (et le plus souvent intelligemment) de la masse des écrits complexes que sont les articles de fond (qui traitent de la vie politique ou économique) des journaux et magazines, les critiques de films, de musique, sans parler des romans ou des essais de toute sorte, historiques, scientifiques, philosophiques…

illettrisme

Ces activités-là, l’illettré, lorsqu’il s’y intéresse, les délègue aux médias audiovisuels qui l’environnent. Car pour se tenir informé de l’actualité et surtout savoir quoi penser sur quasiment tous les sujets, il y a de super-lecteurs, ce sont les journalistes, les chroniqueurs et les experts de toutes sortes qui parlent dans le poste, de radio ou de télévision et désormais dans le smartphone ou l’ordinateur de tout un chacun. A force de contourner l’écrit en lui préférant les autres médias audiovisuels, le peu de savoir-lire douloureusement construit à l’école s’effrite et s’oublie peu à peu. Il semblerait que même les cadres soient désormais touchés ! Le plus grave étant que cette démission de compétences se transforme en une sorte de déresponsabilisation citoyenne. Car que valent nos choix, nos opinions, nos votes, lorsqu’on est en situation de sous-information ? Et que vaut alors notre libre-arbitre s’il est à la merci de toutes les manipulations ?

Même sans rêver à de « super-lecteurs » l’école élémentaire n’a jamais été capable de former plus de 30 à 40% de lecteurs efficaces à l’issue du CM2 ; les autres, tous les autres, soit 60 à 70%, sont des déchiffreurs plus ou moins véloces et ce sont  les moins lecteurs d’entre eux qui viennent nourrir inexorablement les statistiques de l’illettrisme, soit 15 à 20%.

Or, plus que jamais, l’école française enseigne en priorité le syllabisme et le principe alphabétique, ce qui est certes vivement recommandé par nos neurobiologistes, férus de pédagogie de l’écrit, mais malheureusement grandement insuffisant (pour ne pas dire très discutable au regard des résultats) pour garantir la formation de lecteurs véritables et efficaces. Les chiffres en témoignent même quand on les manipule pour arrondir les angles et ménager ainsi les consciences.

lecteurs

Quand la société prendra-t-elle enfin conscience que la démocratisation des usages fonctionnels de l’écrit est d’abord une question sociopolitique avant d’être un problème scolaire et technique ? La question est ancienne mais les apports encore récents des neurosciences, loin de faire avancer les choses, en ont apparemment retardé la résolution pour plusieurs dizaines d’années. Merci les neurosciences !

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Written by Juléjim

2 avril 2013 à 15 h 06 min

8 Réponses

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  1. J’est tout lu.

    gemp

    2 avril 2013 at 15 h 33 min

  2. et attention, on doit aussi se farcir la neuro-économie, le neuro-marketing, la programmation neuro-linguistique, la neuro-sociologie, la neuro-histoire, mais si mais si, et aussi la neuro-philosophie, la neuro-éthologie (sans ou avec « sensorielle » après), sans oublier la neuro-éthique…
    ils raflent les mises partout, subventions de recherche, postes universitaires, et faveurs des médias. c’est un monopole mental financé par les labos qui doivent y voir une manne future infinie. c’est l’art de la manipulation portée au pinacle. on ne dira jamais assez de mal des neuro-sciences, non pas tant du point de vue de la vérité/fausseté de ce qu’elles racontent, mais du point de vue politique.

    moi, je vous dis tout de suite, le jour où on propose la nano-puce dans l’amygdale pour un bonheur sans nuage, je change de planète.

    zozefine

    2 avril 2013 at 15 h 48 min

  3. « Car pour se tenir informé de l’actualité et surtout savoir quoi penser sur quasiment tous les sujets, il y a de super-lecteurs, ce sont les journalistes, les chroniqueurs et les experts de toutes sortes »

    Ben ouais, trop pratique en temps de remous socio-économiques, et tu voudrais qu’on lutte autrement que mollement, en haut lieu?

    florence

    2 avril 2013 at 23 h 22 min

  4. pour donner un exemple qui fait écho d’une certaine manière à la confrontation bohler vs lordon dans l’émission d’@si : ce matin, sur FQ, j’ai écouté avec intérêt une émission de philo sur le monstre vs l’homme, avec comme fil directeur la série walking dead, multitude de zombies contre élite humaine. je donne l’adresse : http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-le-vivant-34-walking-dead-ou-la-philosophie-des-mor
    (je précise : le philosophe invité, thierry hoquet, est particulièrement intéressant et je ne le mets pas du tout en cause dans mon propos, au contraire)

    ce qui est étonnant dans cette émission, c’est la définition première, liminaire, par adèle van reeth, de l’humanité non par la culture et par le social mais par le cerveau de l’individu, qui fonctionne bien ou mal ou pas. or, si tu as vu comme moi quelques épisodes, ce qui différencie avant tout les 2 groupes, c’est la capacité (ou l’incapacité) à faire « société », donc culture. l’homme réduit à son cerveau n’est jamais qu’un vivant. mais bon, il y a plein de trucs qui sont des vivants, des singes, des capucines, des bactéries. par contre, ce qu’on loupe dans cette réduction de l’homme à ses circuits neuronaux, c’est justement cette capacité à faire culture. ce qui caractérise l’homme en son humanité, ce n’est pas son cerveau, organe qu’il partage avec de nombreuses choses vivantes (et ceci même si le cerveau de l’homme est spécial), mais le social qui le forme et l’organise.

    je crois que notre choix « moral », éthique, devant ces hypothèses (car cela reste des hypothèses), doit être non pas un choix entre vrai/faux, mais, tenant compte du fait que la science n’est jamais neutre (et surtout les sciences humaines qui aspirent au label « scientifiques » par l’adoption du préfixe « neuro »), un choix politique. il est clair pour tout le monde que nos problèmes, TOUS nos problèmes, seraient résolus par une bonne lobotomie frontale – individuellement parlant. mais socialement, que resterait-il de l’humanité ?

    chomsky énonce (car ce n’est plus de l’ordre de l’hypothèse de travail, dans le microcosme linguistique) que le langage est inné chez l’enfant, c’est une machine toute montée dans le cerveau, avec des règles universelles pré-formées, dont le catalyseur, le déclencheur est environnemental, une communauté linguistique donnée, qui aboutit à la réalisation de cette « machine » à travers les langues particulières, ceci dit très grossièrement. certains chercheurs prétendent même avoir trouvé le gène de la grammaire (universelle). je sais pas toi, mais moi, tout ça me fout un sacré malaise !

    zozefine

    3 avril 2013 at 11 h 01 min

  5. « ce qui est étonnant dans cette émission, c’est la définition première, liminaire, par adèle van reeth, de l’humanité non par la culture et par le social mais par le cerveau de l’individu, qui fonctionne bien ou mal ou pas. »
    ********************************
    C’est d’autant plus étonnant venant d’une philosophe ! Ou alors c’est le signe que la pensée philosophique a elle aussi chopé le virus des neuros-trucs-bidules.
    Si c’est ça y a malaise.

    A propos de Chomsky, j’ai surtout suivi les débats linguistiques dans les années 70, en me tapant notamment le gros bouquin du colloque de Royaumont auquel il avait participé ; après la fac j’ai un peu décroché des approches très théoriques ; progressivement, j’ai été plus intéressé, en tant que pédagogue du langage oral et écrit, par ce que nous a apporté la traduction des écrits de Vygotsky, particulièrement le bouquin intitulé « Pensée et langage » et aussi la sociolinguistique anglo-saxonne (Hymes, Labov..).

    Juléjim

    3 avril 2013 at 14 h 39 min

    • certes, vygotsky !! et labov, et tutti frutti !!! mais va trouver ça dans les programmes, la recherche et les postes. emportés par le raz-de-marée.
      on ne dira jamais assez de mal non plus des théories innéistes avec déclencheur environnemental dans l’enseignement.
      les approches sont pas si théoriques que ça, vu les produits dérivés de la grammaire générative/transformationnelle dans l’enseignement du français. et ses ravages.

      zozefine

      3 avril 2013 at 19 h 38 min

      • Vers la fin des années 60, puis durant une bonne partie des années 70 il y a eu dans le monde de l’édition scolaire comme une frénésie de bouquins du genre de ce que tu suggères en effet. Et ça a été utilisé par des enseignants qui n’avaient pas souvent toutes les bases théoriques minimales pour l’intégrer judicieusement dans leurs pratiques pédagogiques. On pourrait sans doute faire la même remarque pour l’enseignement des maths.
        On se heurte toujours à ce foutu problème de l’articulation théorie/pratique quand on parle de formation. Dans l’enseignement comme partout ailleurs du reste. Quant à l’idéologie des dons, je crois bien qu’elle continue à œuvrer encore et toujours. C’est tellement plus simple pour expliquer les réussites comme les échecs !

        Plus généralement, notre époque vit des paradoxes assez saisissants : celui qui fait cohabiter simultanément une montée en puissance de l’esprit de croyance (d’où le renouveau des conflits religieux, l’influence de courants sectaires, scientologie, anti-darwinisme etc…) avec une approche « neuro »machin à tous les étages de la pensée, n’en est pas le moins troublant ni le moins dévastateur.

        😦

        Juléjim

        4 avril 2013 at 14 h 33 min


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