LES VREGENS

Suivre ou ne pas suivre?…

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Après les 36 heures de Boston, ce billet d’humeur lu quelques jours auparavant dans le Guardian prend un tour plus sérieux:

news.bad.BBC

 

Depuis une vingtaine d’années, on a compris qu’il est mauvais pour la santé de trop manger, et qu’il faut modifier son alimentation pour prévenir le diabète et l’obésité. Mais peu d’entre nous savent que les nouvelles sont à l’esprit ce que le sucre est au corps : faciles à digérer, distribuées par les médias en petites doses inutiles qui ne nous font pas réfléchir et n’ont aucune portée sur nos vies, d’où le manque d’impression de satiété. On peut absorber une quantité infinie de flashes, qui sont comme des bonbons multicolores pour l’esprit. (…)

 

Les nouvelles sont trompeuses Imaginez une voiture qui emprunte un pont et que celui-ci s’écroule. Que vont détailler les médias ? La voiture, le conducteur, d’où il venait, où il allait, ce qu’il a ressenti pendant l’accident (s’il s’en tire). Mais tout cela n’a aucun intérêt. Qu’est-ce qui en a ? La structure du pont. Voilà le risque qui pourrait exister sur d’autres ponts. Mais une voiture, ça frappe, c’est spectaculaire, c’est humain (pas abstrait), et ça fournit des nouvelles produites pour pas cher. Les nouvelles font qu’on a une idée tout à fait fausse des risques existants : le terrorisme est sur-évalué, le risque chronique sous-évalué. La chute de Lehman Brothers est sur-évaluée, l’évasion fiscale sous-évaluée. Les astronautes sont sur-évalués, les infirmières sous-évaluées.

Quand on voit un accident d’avion à la télévision, on a tendance à changer notre vision de ce risque, sans prendre en compte sa probabilité réelle. Si vous croyez que ça se compense en réfléchissant, vous vous trompez. Les banquiers et les économistes, qui ont pourtant bien intérêt à limiter les dégâts causés par le pouvoir des nouvelles, n’y arrivent pas eux-mêmes.

 

Les nouvelles n’ont aucun intérêt Sur les 10000 nouvelles que vous avez ingurgitées depuis 12 mois, citez en une qui vous ait permis de prendre une meilleure décision importante dans votre vie. Les nouvelles ne nous affectent pas. Mais ce n’est pas facile de repérer ce qui est utile, contrairement à ce qui est juste nouveau. Les médias voudraient nous faire croire qu’être au courant de tout nous place en position de force. On y croit souvent, et on s’inquiète quand on est coupé du flux de nouvelles.

 

Les nouvelles n’expliquent rien Les titres sont des bulles qui remontent de la profondeur du monde. L’accumulation de faits peut-elle mener à une meilleure compréhension du monde ? Hélas non. C’est le contraire : ce qui est importe ne fait pas les gros titres, car ce sont des mouvements lents et puissants qui se développent sous le radar des journalistes mais transforment vraiment le monde. Plus on absorbe de petites anecdotes, moins on saisit le tableau d’ensemble. (…)

 

Les nouvelles favorisent les erreurs cognitives Les nouvelles stimulent la pire des erreurs cognitives : le biais de confirmation. Selon Warren Buffet, « l’esprit humain est très doué pour interpréter tout ce qui est nouveau de telle sorte que les avis établis ne changent pas ». (…) Les nouvelles renforcent aussi le biais narratif : notre esprit aime les histoires qui ont un sens, même si elles ne correspondent pas à la réalité. Tout journaliste capable d’écrire « Le marché s’est retourné parce que X » ou « L’entreprise a fait faillite à cause de Y » est un idiot. J’en ai plus qu’assez de ces explications au rabais.

 

news.bad.CNN

 

Les nouvelles bloquent la réflexion La réflexion exige de la concentration, qui exige de ne pas être interrompu pendant un certain temps. Les flashes sont justement conçus pour nous interrompre, comme des virus se nourrissant de notre attention. Mais il y a pire : les nouvelles affectent la mémoire. La mémoire à long-terme est quasiment infinie, mais la mémoire utile se limite à quelques données fragiles. Le passage de la mémoire de court terme à celle de long terme est un goulot d’étranglement du cerveau, mais un passage obligé pour ce qu’on veut comprendre. Si le passage se fait mal, rien ne s’imprime. En affectant la concentration, les nouvelles affaiblissent la compréhension. C’est encore pire en ligne : une étude a montré que plus un texte contient de liens, moins on le comprend. Parce que dès qu’un lien apparaît, le cerveau doit (a minima) faire le choix de ne pas cliquer dessus, ce qui en soi suffit à le distraire. Les nouvelles sont un système délibéré d’interruption.

 

Les nouvelles agissent comme une drogue Quand les histoires sont en cours, on veut connaître la suite. Comme on a de plus en plus de titres en tête, cette envie devient de plus en plus forte et irrésistible. On sait aujourd’hui que nos connexions neuronales sont en perpétuelle réorganisation. La plupart des gros consommateurs d’actu, même s’ils lisaient auparavant beaucoup de livres, ont perdu l’aptitude à se concentrer sur des textes longs. S’ils décrochent au bout de quatre ou cinq pages, ce n’est pas à cause du vieillissement, c’est parce que la structure de leur cerveau a changé.(…)

 

Les nouvelles rendent passif La plupart des nouvelles portent sur des sujets sur lesquels on n’a pas prise. La répétition quotidienne de ces nouvelles rendent passif. Cela nous mine jusqu’à nous rendre globalement pessimiste, insensible, sarcastique, fataliste sur l’état du monde. En termes scientifiques, cela s’appelle «l’impuissance acquise ». Je ne serais pas surpris que l’info en continu contribue à la dépression.

 

Les nouvelles tuent la créativité Enfin, ce qu’on sait déjà tue notre créativité. C’est pourquoi la plupart des scientifiques et des artistes sont à leur apogée dans leur jeunesse. Je ne connais pas un seul consommateur d’info en continu qui soit vraiment créatif. Si vous voulez découvrir de vieilles solutions, suivez l’actualité. Si vous en voulez des neuves, abstenez-vous.

 

La société a besoin de journalisme, mais pas de celui-là. Il nous faut du journalisme d’investigation qui épie nos institutions et fasse de vraies découvertes. Mais il n’est pas indispensable que celles-ci nous parviennent par le JT : elles pourraient aussi se trouver dans des livres. (…)

L’article a donné lieu à une réponse, dont voici un court extrait:

Certes, le simple fait qu’un journaliste soit suivi par de plus en plus de monde en ligne ne confère pas à son travail une utilité sociale. Il est bon de s’interroger sur les bienfaits de l’instantanéité, et de savoir ce qu’il est utile ou pas d’apprendre en temps réel. (…)

 

Mais tout l’intérêt des sites d’info et des journaux est de nous faire connaître des idées et des évènements qu’on aurait jamais naturellement rencontrés. Si l’on se coupe de cela, on restreint notre compréhension et notre engagement dans la vie. On s’isole du débat collectif que nourrissent les nouvelles. On finit par se limiter à un espace très limité, aux gens qu’on connaît et à ce qu’ils connaissent. (…)

 

Il est très dangereux de prétendre que les nouvelles sont inutiles. Cela rappelle beaucoup Le meilleur des mondes d’Huxley et sa population heureuse et docile. Bien des intérêts privés tentent de restreindre l’accès aux nouvelles (surtout aux mauvaises). C’est la première denrée qui se raréfie en cas de dictature. Dobelli est bien cavalier, tel un enfant gâté par la surabondance actuelle de nouvelles. Il a de la chance d’avoir ce genre de problème.

Les deux articles en texte intégral et en VO:

http://www.guardian.co.uk/media/2013/apr/12/news-is-bad-rolf-dobelli?INTCMP=SRCH

 

http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2013/apr/18/rolf-dobelli-ideas-news-dangerous

 

 

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Written by florence

20 avril 2013 à 23 h 03 min

Publié dans Non classé

5 Réponses

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  1. Bien vu.
    Il sort d’où ce Rolf Dobelli ?

    lenombrildupeuple

    21 avril 2013 at 9 h 32 min

  2. La remarque de Dobelli qui me semble la moins discutable c’est lorsqu’il dit que l’info en continu donne un sentiment d’impuissance et peut faire sombrer dans la dépression. L’expression « une avalanche de mauvaises nouvelles  » est assez parlante sur ce point. On peut se sentir comme « enseveli par les mauvaises nouvelles ». Alors qu’une seule info, ressentie comme une bonne nouvelle, rend facilement euphorique. Même si c’est seulement un état passager.

    D’une façon plus générale, je suis partagé, un pied dans chaque camp. Le commentateur qui dit que se plaindre d’un trop-plein d’info est un luxe, comme un réflexe d’enfant trop gâté, n’a pas tort non plus. Qui peut prétendre souffrir de trop d’infos ? Une minorité sans doute, constituée essentiellement de journalistes et/ou de gens travaillant dans les médias ou en lien avec. Ce qui est sans aucun doute énorme, c’est le flux, l’émission donc mais du côté de la réception, combien se passionnent pour l’info (notamment politique), combien sont « drogués d’info » ? J’aurais plutôt envie de dire : pas assez !
    Et puis il reste un moyen terme, qui consiste à faire des breaks, de temps en temps…Parce qu’il n’y a pas que l’info dans la vie, il y a… la vie aussi : le cinéma, la musique, la littérature, l’amour… sans oublier l’engagement politique, syndical ou associatif.

    Juléjim

    21 avril 2013 at 10 h 57 min

  3. Ça nourrit une réflexion que j’ai eue qui m’a conduite à chercher des filtres — faut-il encore que ceux-ci soient aptes au discernement… Je ne peux qu’être d’accord avec « ce qui est importe ne fait pas les gros titres, car ce sont des mouvements lents et puissants », cf. Michel Serres : « Les événements les plus importants arrivent sur des pattes de colombe. » (J’ai laissé la faute, parce que je suis taquin.)

    gemp

    21 avril 2013 at 11 h 19 min

    • Oui, bien vu Gemp ! Le problème vient peut-être du fait qu’en général, sauf exception, le journaliste n’est ni un historien, ni un sociologue, ni un philosophe… Comme son nom l’indique : il traite des affaires du monde « au jour le jour ». Les grandes affaires comme les petites.

      Juléjim

      21 avril 2013 at 11 h 40 min


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