LES VREGENS

« Blue Jasmine »

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Autant prévenir d’entrée : je suis super fan de Woody Allen ! Tout m’enchante et me séduit chez le bonhomme. Son rapport au monde et sa philosophie de la vie d’abord, sa profonde intelligence de l’âme humaine, son humour, qu’il voudrait faire passer parfois pour du pessimisme ou du désespoir quand ce n’est qu’une mise à distance pleine de dignité et de réalisme du quotidien et de la condition humaine, sa passion pour la musique de jazz… et bien sûr sa façon inimitable de faire du cinéma.

Il est de bon ton aujourd’hui de faire la fine bouche à propos de tel ou tel film de Woody Allen et de hiérarchiser telle œuvre par rapport à telle autre : « Annie Hall » et « Manhattan » supérieurs à « La Rose pourpre du Caire » ou à « Stardust Memories »…? Vraiment ? En réalisant un film par an, avec la quasi régularité d’un métronome, de « Prends l’oseille et tire-toi ! » (1969) à « Blue Jasmine » (2013), Woody Allen est certainement l’un des cinéastes qui affiche le meilleur rapport « qualité » par rapport à la quantité produite ! Alors oui, on a pu avoir le sentiment que Woody s’était un peu égaré ces dernières années en mélangeant tourisme et cinéma mais sa dernière production est probante : Woody is back !

 

Avec « Blue Jasmine » il revient à ses fondamentaux, ceux qui m’ont fait adorer des films tels que « Une autre femme » (1988 – avec Gena Rowlands) ou « Alice » (1990 – avec Mia Farrow) :

Que vaut l’existence qu’on a menée jusqu’ici ? a-t-on fait les « bons » choix aux moments opportuns ? a-t-on misé sur les bonnes personnes ? que vaut le bonheur dont on pensait avoir joui jusqu’à présent ? Quête existentielle, métaphysique de l’Amour, bilan sur canapé…

Cat_Jasmine

Lorsque Jasmine, alias Jeannette, se retourne sur son passé, c’est un champ de ruines qu’elle dévoile peu à peu au spectateur. D’origine sociale que l’on devine modeste, la jeune femme a connu la fortune et le luxe en épousant un homme d’affaires richissime. Malheureusement, celui-ci s’avère être un escroc qui s’enrichit avec l’argent des autres et qui collectionne les aventures avec toutes les jolies femmes qui passent à sa portée. Tout cela n’aura qu’un temps et finira très mal.

Grâce à une Cate Blanchett éblouissante, entourée de partenaires miraculeusement à la hauteur, Woody Allen nous décrit deux amériques qui ont bien du mal à cohabiter : celle de l’argent facile, du mépris de classe, du luxe insolent et insouciant, de l’hypocrisie et du mensonge, et celle des petites gens qui tentent de s’en sortir dignement et d’avoir eux aussi leur part de bonheur de vivre. Jasmine, elle, navigue à vue entre ces deux mondes. Elle vacille. Son passé tourmenté lui a instillé le blues, elle manque d’air parfois et a besoin de sa dose journalière d’alcool pour poursuivre malgré tout une route sinueuse et fuyante. Son ex-mari lui mentait, désormais elle se ment à elle-même (en même temps qu’à tout le monde) en refusant de voir la réalité de son déclassement. Cet aveuglement l’empêche de voir et d’apprécier à sa juste valeur la générosité de sa propre demi-soeur qui accepte pourtant de l’héberger malgré des conditions de vie difficiles.

blue jasmine

La plus belle scène du film est sans doute celle où Jasmine, baby-sitter d’un jour, est attablée avec les deux jeunes garçons de sa soeur. Ceux-ci lui posent les bonnes questions sur son passé et Jasmine, passablement alcoolisée, choisit de leur répondre sincèrement en leur disant « sa » vérité. Pour une fois. C’est très émouvant.

 ***

Woody Allen Touch oblige : la BO du film est un régal pour jazzophile :

 1. Back O’ Town Blues – Louis Armstrong and The All Stars
2. Blues My Naughty Sweetie Gives To Me – Jimmie Noone
3. Blue Moon – Conal Fowkes
4. Speakeasy Blues – King Oliver
5. A Good Man Is Hard To Find – Lizzie Miles And Sharkey’s Kings Of Dixieland

6. Great White Way – Julius Block

7. Aunt Hagar’s Blues – Louis Armstrong
8. The Vision – DJ Aljaro
9. House Party – Mezzrow-Bechet Septet
10. Yacht Club – Julius Block

11. Out On the Town – Kully B, Gussy G & Bilkhu
12. Average Joe – Stephen Emil Dudas
13. Human Static – Bob Bradley, Matt Sanchez and Gavin McGrath
14. Miami Sunset Bar – Meriya Medina & Raul Medina
15. Ipanema Breeze – Paul Abler
16. Welcome To the Night – Andrew Bojanic, Wendy Page & James Fenton Marr
17. My Baby Sends Me (aka My Daddy Rocks Me) – Trixie Smith
18. Love Theme – David Chesky
19.
West End Blues – King Oliver
20. Black Snake Blues – King Oliver

Dont deux morceaux de choix : « Blue moon » (chanson fétiche pour Jasmine) par Conal Fowkes (*) et « A good man is hard to find » de Lizzie Miles et le Sharkey’s Kings of Dixieland.

Blue Moon

« You saw me standing alone
Without a dream in my heart
Without a love of my own
Blue Moon
You know just what I was there for
You heard me saying a prayer for
Someone I really could care for

And then there suddenly appeared before me
The only one my arms will hold
I heard somebody whisper please adore me
And when I looked to the Moon it turned to gold

Blue Moon
Now I’m no longer alone
Without a dream in my heart
Without a love of my own

And then there suddenly appeared before me
The only one my arms will ever hold
I heard somebody whisper please adore me
And when I looked the Moon had turned to gold

Blue moon
Now I’m no longer alone
Without a dream in my heart
Without a love of my own

Blue moon
Now I’m no longer alone
Without a dream in my heart
Without a love of my own »

***

« My heart’s sad and I am all forlorn, my man’s treating me mean
I regret the day that I was born and that man of mine I’ve ever seen
Happiness, it never lasts a day, my heart is almost breaking while I say
A good man is hard to find, you always get the other kind

Just when you think that he is your pal, you look for him and find him
fooling ’round some other gal
Then you rave, you even crave to see him laying in his grave
So, if your man is nice, take my advice and hug him in the morning, kiss
him ev’ry night,
Give him plenty lovin’, treat him right
For a good man nowadays is hard to find, a good man nowadays is hard to
find »

***

(*) toutes mes excuses aux puristes : je n’ai pas trouvé la version interprétée par Conal Fowkes… mais celle de Billie Holiday en consolera certains, j’en suis sûr !

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Written by Juléjim

3 octobre 2013 à 15 h 08 min

10 Réponses

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  1. Quelques remarques en complément:
    – Un mot sur le très très convaincant groupe d’acteurs autour de Cate Blanchett (laquelle nous refait tout de même la Gena Rowlands d’Une femme sous influence, jeu et physique compris), en particulier la soeur, Sally Hawkins.
    – Un mot sur l’habileté des transitions entre passé et présent… et un très ingénieux et inattendu hoquet dans l’action.
    – Un mot, surtout, sur le terrifiant, magistral, avant-dernier plan où Cate Blanchett quitte l’appartement comme une ombre.
    On s’attend, bien sûr, à une fin qui finit mal, mais ce degré de dureté est inattendu chez Woody Allen, non? Qu’on ne vienne pas nous dire qu’il refait toujours le même film!

    florence

    3 octobre 2013 at 16 h 24 min

    • Oui, les flash-back se fondent dans le récit avec une fluidité magistrale ! Après le fondu enchaîné le Maître a inventé le fash-back enchaîné 😉
      Avec la performance éblouissante de Cat Blanchett il valait mieux pour le film que la distribution soit à la hauteur et c’est le cas, y compris les enfants. Woody est aussi un maître dans l’art du casting, ou bien il sait s’entourer, ce qui revient au même.
      Moi c’est le tout dernier plan que je trouve bouleversant : Jasmine assise sur le banc, le regard perdu, parlant toute seule, faisant fuir les passants… brrrr…

      Juléjim

      3 octobre 2013 at 17 h 02 min

      • Ben justement, ça je l’ai trouvé un peu attendu, alors que la sortie de l’appartement, cette ombre qui quitte le cadre vers en bas à gauche dans les bruits de rires, brrr…
        Qu’on ne nous dise pas que chez lui, tout est dans le dialogue!

        florence

        3 octobre 2013 at 17 h 05 min

  2. génial ! et merci parce que ça me donne vraiment envie de retourner au cinoche !!
    j’ai toujours adoré Woody Allen (tu as oublié le drôlissime Meurtre mystérieux à Manhattan avec Diane Keaton ) et je fais partie des fans qui ont accepté ses petits détours par Londres, Paris et Rome, sans trop ronchonner 🙂
    ….. de plus j’adore Cate Blanchett….
    « Pour je ne sais quelle raison, les gens en France m’aiment plus qu’en Amérique. Les sous-titres doivent y être excellents. » Woody Allen

    Compunet

    3 octobre 2013 at 16 h 28 min

    • « j’adore Cate Blanchett…. »

      **********************
      Moi aussi j’aime beaucoup et dans ce film tout particulièrement.
      Un petit bémol toutefois : par moment, sur certains plans, je lui ai trouvé de faux airs de… la Bruni !!!
      Et ça c’est pas glop…

      😦
      PS : et toi tu as oublié Barcelone !!! 😉

      Juléjim

      3 octobre 2013 at 17 h 06 min

      • ah ouichhhhhhh Vicky Cristina Barcelona avec Scarlett …
        décidément il sait choisir ses actrices…..si on exclut « la Bruni » évidemment, embauchée pour avoir l’autorisation de tourner dans Paris sans avoir à se casser la tête pour les autorisations, petite facilité que je pardonne bien volontiers à Woody Allen humpff elle n’a gâché le film que quelques secondes ! 🙂

        Compunet

        3 octobre 2013 at 17 h 41 min

  3. @ Flo :
    « la sortie de l’appartement, cette ombre qui quitte le cadre vers en bas à gauche dans les bruits de rires, brrr… »

    Ben ça s’appelle « sortir par la petite porte » ? ou « quitter le décor » ? C’est vrai que c’est bien fait, tu as raison.

    Et qu’on ne nous dise plus aucun mal de Woody ! Non mais !!!

    Juléjim

    3 octobre 2013 at 17 h 13 min

  4. Bon, alors je n’ai pas trop « raté » en m’endormant un petit quart d’heure… (coup de barre de midi, je devais avoir faim). En effet, j’ai apprécié ces flash-backs qui ne sont pas soulignés ni annoncés mais arrivent comme ça… le premier m’a surprise mais les autres pas du tout…
    Je connais mal Kate mais j’ai apprécié la façon qu’elle avait de « copier » un peu « Gena Rowlands » ;o))… et je me suis sentie en sympathie avec les connaissances de la soeur. La grande blonde était chiante… j’ai dû lui ressembler sauf que je n’ai jamais épousé un riche escroc.
    ;o)

    clomani

    6 octobre 2013 at 15 h 44 min

  5. Belle critique d’un très bon film, qui, comme je l’explique http://bit.ly/17cmMFR repose essentiellement sur la performance hors norme de Cate Blanchette, sublime et folle Jasmine French. Belle analyse, aussi, sur le rapport aux classes et la cohabitation de deux Amériques.

    nicolas

    7 octobre 2013 at 23 h 40 min

    • Merci Nicolas. Souhaitons que Woody se maintienne à ce niveau pour sa prochaine production… dans un an ?

      Juléjim

      8 octobre 2013 at 14 h 35 min


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