LES VREGENS

« La Cour de Babel » : c’est la classe !

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Le superbe et lumineux documentaire de Julie Bertuccelli se déroule entre les murs d’un collège parisien du 10e arrondissement, mais ce n’est en aucun cas une sorte de remake du « Entre les murs » de Cantet/Bégaudeau.

Julie Bertuccelli sait faire de la fiction (« Depuis qu’Otar est parti », Grand Prix de la semaine de la critique- Cannes 2003 ; « L’arbre » en 2010…), avec « La Cour de Babel » elle a choisi de traiter deux thèmes ultra-sensibles, l’immigration et l’école, d’un strict point de vue documentaire. La classe d’accueil, la professeure de français et la vingtaine d’élèves adolescents de toutes origines, existent bel et bien ! La réalisatrice s’est « contentée » d’enregistrer plusieurs centaines d’heures à raison de deux journées par semaine pendant une année scolaire, pour ensuite en tirer au montage (au prix de quelques centaines d’heures de travail !) un film témoignage, un document sensible et délicat qui convainc, en effet, s’il en était besoin, que le vivre-ensemble est possible entre des êtres humains d’horizons socioculturels et d’origines géographiques très divers.

Toute la réussite, la force et le charme de cette entreprise tient dans la manière : authenticité, écoute et ouverture d’esprit. Ni la cinéaste, ni l’enseignante, responsable en tant que professeur principal de la classe d’accueil, ne font la leçon à quiconque. Ni aux élèves et à leurs familles, ni aux spectateurs. Comme s’il s’agissait simplement, humblement, de montrer ce qu’on fait et ce qu’il est possible de faire. C’est humainement très beau et émotionnellement bouleversant.

Mariam

D’abord, dès les premières minutes, il y a la voix de Brigitte Cervoni, l’enseignante, une voix qui écoute, qui invite à la Parole. Et ça tombe bien : ces jeunes gens parlent et écrivent un français très approximatif ! Qu’à cela ne tienne ! ici et là, par petites touches, tout en douceur, on se corrige à l’oral, on s’entraide entre jeunes gens, les lettres en trop, celles qui manquent, sont une à une effacées, remplacées…

Parfois le spectateur fait la grimace, car il ne comprend pas très bien, qu’importe là aussi ! pas question d’avoir recours aux sous-titres, il n’y en a pas ! Ni sous-titres, ni commentaire en voix-off non plus.

Mme Cervoni est la professeur principal de cette classe, elle assure les cours de français, oral, écrit, littérature… Elle reçoit également les familles, à l’issue des conseils de classe, afin de présenter les résultats scolaires, les commenter et échanger avec l’élève et ses parents, du présent comme de l’avenir. Nous comprenons bien que ces collégiens ont d’autres enseignants, en mathématiques, en histoire-géographie, en éducation physique etc… mais l’essentiel de leur vécu au collège est concentré entre les murs de cette « cour de Babel ». De temps en temps, les arbres de l’autre cour, celle de la récréation, rappelle le temps et les saisons qui passent…

Babel

Peu à peu, entre les exercices de grammaire, la vivacité des débats d’idées, l’enthousiasme collectif pour un projet de court-métrage, se nouent des liens d’amitié, de fraternité et de respect mutuel. Cette cour de Babel se transforme en une véritable cour des miracles où chacun se bonifie au contact de l’Autre, où les adolescents mûrissent à vue d’œil sous le regard à la fois vigilant et bienveillant de leur « professeur de vivre-ensemble » !

Une utopie ? certes non, une réalité incontestable plutôt, puisqu’elle se déroule sous nos yeux !

« Je crois qu’on ne va pas assez voir les profs heureux. » déclare Julie Bertuccelli dans un entretien accordé au Monde.fr. Elle y parle aussi d’un possible modèle pour l’École lorsqu’on évoque devant elle ce qui pourrait passer pour une classe idéale :

« … ce n’est pas du tout idéalisé. Je sais bien que ce n’est pas ainsi que les choses se passent partout, mais toutes les classes devraient être comme celle-là, non ? Même si je n’ai pas voulu faire un film sur l’école, je pense qu’il offre un modèle pour l’école. »

***

Voilà donc, malgré tout, un film sur l’École, résolument positif sans être irréaliste, ce qui nous change et nous aère l’esprit, saturé de couplets pessimistes, aussi désespérants que désespérés, qui viennent conforter plus souvent des velléités nostalgiques et rétrogrades que des énergies inventives et novatrices. Après « Sur le chemin de l’école », où l’on voit des enfants sur différents continents braver toutes les difficultés et les dangers pour se rendre à l’école en parcourant plusieurs dizaines de kilomètres chaque jour, « La cour de Babel » montre qu’il est possible de concevoir une École et un rapport au savoir qui ne soient pas une corvée pour la jeunesse mais un cadeau magnifique et précieux.

Babel2

***

+ Bonus : télérama a eu la bonne idée de réaliser, avec l’aide de Julie Bertuccelli, une galerie de portraits des personnalités les plus marquantes du film ! ATTENTION ! à ne lire de préférence qu’après projection !

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Written by Juléjim

12 mars 2014 à 18 h 30 min

6 Réponses

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  1. En général, je ne suis pas trop attirée par les films sur « l’école » (même si c’était vraiment un lieu de plaisir quand j’étais môme)… j’ai trouvé Julie Bertucelli tellement enthousiaste lorsqu’elle a parlé de cette classe, de la façon dont elle a filmé, de ces enfants si attachants… que je pense aller bien vite à une séance.

    clomani

    13 mars 2014 at 8 h 27 min

    • Tu peux d’autant plus y aller en toute confiance qu’il ne s’agit pas d’un film sur l’école ou la pédagogie, c’est un film sur l’accueil de l’humain, on pourrait presque dire que l’enseignante fait un travail d’humanitaire. Et bon sang qu’elle le fait bien ! Et re-bon sang que c’est bien capté et retransmis par la caméra de Julie Bertuccelli !

      😉

      Juléjim

      13 mars 2014 at 9 h 25 min

  2. J’irai certainement voir ce film, d’autant plus qu’il est tourné dans le collège de mon petit-fils, la Grange aux Belles, au bord du canal Saint Martin.

    asinuserectus

    15 mars 2014 at 12 h 15 min

    • Ah oui ? mais tu ne verras guère que la cour, le plus souvent en contre-plongée ! Cela dit, quelle chance d’être scolarisé dans un collège qui a une si bonne adresse : rue de la Grange aux Belles… ça fait rêver non ?

      😉

      Juléjim

      15 mars 2014 at 18 h 04 min

  3. Ce film, bouleversant et captivant, m’a fait penser au livre « La classe au bout du voyage » de Nadine Groguennec-Galland, paru chez l’Harmattan, qui, à travers les récits croisés de ses élèves, nous invite à partager avec émotion le parcours de jeunes migrants arrivés en France, souvent au péril de leur vie, et pour qui l’école représente l’espoir d’une nouvelle vie.

    Mme Idrissi

    16 mars 2014 at 16 h 31 min


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