LES VREGENS

Non, je n’irai pas voter (suite)

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D’aucuns, pas vraiment ici, mais surtout ailleurs ailleurs, m’ont reproché mon indifférence pour le carnaval électoral, voire ma grogne. L’un deux, que j’apprécie particulièrement par ailleurs, m’a fort opportunément rappelé tous ceux qui ont donné leur sang pour la conquête de la démocratie et pour la prise en compte de chaque voix du citoyen.

Alors, dans un remarquable billet, l’auteur, Salem Sid Ahmed, écrit avec humour : Il faut se mobiliser, parce que le droit de vote n’existe pas partout, et parce que c’est gratuit.

Certes. Ce sont d’excellentes raisons.

Mais outre la gratuité de l’acte électoral (je rappelle qu’en français, le mot gratuit peut aussi signifier vain ou injustifié) la démocratie a t-elle jamais vraiment été conquise ? Le vote de chaque citoyen est-il vraiment pris en compte ?

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Conformément à la licence creative commons, je précise que cette image a été créée par Madame Monolecte… Non mais.

Ayons à ce sujet un souvenir ému de la ratification du Traité de Lisbonne, par voie parlementaire, le 8 février 2008. Voilà comment nos « représentants » ont considéré la démocratie et le vote de chaque citoyen.


Et vous, là, électeurs potentiels et résignés, n’avez-vous pas le sentiment de n’avoir jamais eu de choix qu’entre la peste et le chicungunhya ?

Avez-vous jamais voté sincèrement pour un candidat qui avait votre total soutien, dont vous partagiez toutes les propositions, dans lequel vous aviez totalement confiance, ou avez-vous toujours choisi le moins pire ?

N’avez-vous pas l’impression d’être manipulés ?

Par ces candidats qu’on ne voit qu’au moment de leur campagne. Par ces candidats qui font des promesses qu’ils ne tiennent jamais. Par ces candidats que les médias mettent en avant. Par ces candidats qui se battent pour une place.

Je vous avais parlé ici des élections pendant la Commune de Paris :

Citoyens,

Ne perdez pas de vue que les hommes qui vous serviront le mieux sont ceux que vous choisirez parmi vous, vivant votre vie, souffrant des mêmes maux. Défiez-vous autant des ambitieux que des parvenus ; les uns comme les autres ne consultent que leur propre intérêt et finissent toujours par se considérer comme indispensables. Défiez-vous également des parleurs, incapables de passer à l’action ; ils sacrifieront tout à un beau discours, à un effet oratoire ou à mot spirituel. Évitez également ceux que la fortune a trop favorisés, car trop rarement celui qui possède la fortune est disposé à regarder le travailleur comme un frère. Enfin, cherchez des hommes aux convictions sincères, des hommes du peuple, résolus, actifs, ayant un sens droit et une honnêteté reconnue. Portez vos préférences sur ceux qui ne brigueront pas vos suffrages ; le véritable mérite est modeste, et c’est aux électeurs à choisir leurs hommes, et non à ceux-ci de se présenter. Citoyens, Nous sommes convaincus que si vous tenez compte de ces observations, vous aurez enfin inauguré la véritable représentation populaire, vous aurez trouvé des mandataires qui ne se considèrent jamais comme vos maîtres.

Le Comité Central de la Garde Nationale

Évidemment, quand on a lu ça … on peut toujours se chercher un candidat qui ressemble à ça aujourd’hui.

Alors, d’autres m’ont suggéré de voter pour la gauche dite radicale. Le mot radical en français signifie complet, drastique, extrême, foncier, fondamental, absolu. Et concernant l’appartenance politique, le mot radical nous vient (encore) des z’États-Unis. C’est là-bas que la gauche est appelée radicale. Parce que chez nous, les radicaux sont représentés aujourd’hui par … Jean-Louis Borloo… Pas tout à fait la même chose. Quoique…

Vous me direz qu’avec le parti d’en rire « socialiste » aux manettes, c’est pas vraiment difficile d’être un peu plus radical.

Donc, effectivement, je pourrais aller voter pour la liste de la gauche radicale d’Alexis Tsipras.

 

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Mais qui est Alexis Tsipras ?

C’est un homme politique grec, président du parti Syriza depuis mai 2012, président de son groupe parlementaire, il est vice-président du Parti de la gauche européenne, dont le communiste français Pierre Laurent est le président.

Tsipras apparaît généralement comme relativement modéré dans ses propos, contrairement à notre Mélenchon national, qualifié évidemment de populiste, parce que grande gueule. Comme Tsipras est aussi totalement européiste, forcément, les médias sont séduits.

Mais ils ne sont pas les seuls.

Pendant la campagne de juin 2012 en Grèce, Syriza avait déclaré que, s’il remportait les élections, il abrogerait purement et simplement le mémorandum imposé par la Troïka. Et cette position radicale avait d’ailleurs porté ses fruits : Syriza était passé de 3,3% des voix en 2004 à 16,8% en mai 2012, et à 26,9% un mois plus tard.

Sauf que… Depuis qu’il est à la tête du parti, Alexis Tsipras est devenu « réaliste ». Il n’est plus question pour lui de rejeter en bloc les diktats de la Troïka et d’annuler purement et simplement « la dette » (celle des banques!) : il propose seulement de « renégocier » l’étalement du paiement de cette dette (ça me rappelle quelqu’un, tiens, le gars dont l’ennemi c’était la finance, et qui, lui aussi, devait « renégocier ») … Et il n’est plus question de laisser les Grecs décider seuls de leur avenir, cette « renégociation » se fera avec les autres États européens.

Syriza et les Grecs vont donc attendre gentiment que l’Europe leur permette de mener une vraie politique de gauche.

L’an dernier, lors d’un voyage à Washington, Tsipras avait rencontré des représentants du département d’État américain, à qui il avait assuré que la Grèce resterait membre de l’OTAN si Syriza parvenait au pouvoir. Il s’était également entretenu avec des responsables du FMI, et lors d’une conférence à la Brookings Institution, un think tank très libéral, il avait déclaré : « J’espère vous avoir convaincu que je ne suis pas aussi dangereux que certains ne le pensent ». Le Directeur de cette honorable institution avait ensuite déclaré : « A l’origine, il y avait quelques réticences envers M.Tsipras. Quiconque dirige un parti qui se nomme ‘Coalition de la gauche radicale’ n’engendre que scepticisme par ici. Mais ceux qui l’ont entendu parler ont trouvé un politicien modéré, bien moins radical que ce que nous attendions ».

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Mais revenons à la présente campagne. En Italie, Tsipras a remporté un franc succès chez les partis de gauche. Sauf que … non seulement les communistes italiens ne se présenteront pas sous leur propre nom aux prochaines européennes, mais ce sera le cas de toute la gauche italienne, organisée derrière une « liste citoyenne », la « liste Tsipras – pour une autre Europe ». Le chef de Syriza est en effet la garantie d’une « gauche responsable », c’est-à-dire réformiste, pro-européenne, prête à négocier avec les dirigeants du FMI, de l’UE, de la BCE pour « aménager l’austérité ».

Tsipras est donc le candidat du Parti de la gauche européenne pour la présidence de la Commission. S’il est élu, il ne va pas s’asseoir directement dans le fauteuil occupé actuellement par Barroso. Ce serait trop simple. En fait, il pourrait être nommé Président de la Commission, non pas par le Parlement, mais par les chefs d’Etat des 28 au Conseil (le président de la Commission est nommé par le Conseil européen à la majorité qualifiée, pour un mandat de cinq ans, nomination qui doit être ensuite approuvée par un vote du Parlement européen, source Wikipédia), et de toute façon, ce serait pour appliquer le Traité de Lisbonne …

Mais qu’en est-il de Syriza en Grèce ? Contrairement au reste de l’Europe, toute la gauche derrière Tsipras, l’heure n’y est pas à l’union. Car au sein de Syriza, deux courants s’opposent :

Celui d’Alexis Tsipras compte aujourd’hui de nombreux anciens du PASOK, majoritairement pro-européens. Par exemple, Louka Katseli, ancienne Ministre du Travail de Papandreou. Ou Gerasimos Arsenis, collaborateur de Papandreou-père, gouverneur de la Banque de Grèce dans les années 80, où il impulse la libéralisation du secteur financier, ministre de l’Éducation, fin des années 90, où il subit une fronde étudiante sans précédent, contre les premières contre-réformes cassant l’éducation publique.

Ou Marilisa Xenogiannakopoulos, Harris Kastanidis, Spyros Kouvelis ou Lambros Michos. Tous ou presque faisaient partie du gouvernement de Papandreou. Aux affaires européennes, affaires étrangères, justice, intérieur, santé, économie et travail.

Un autre courant, celui de Panagiotis Lafazanis, a des positions totalement opposées :

…il devient impératif de quitter la zone euro et ainsi de redéfinir nos relations avec l’UE, d’autant plus que cette dernière est devenue un véhicule irréparable et irréformable de la seule volonté des banques et du néo-impérialisme de l’Allemagne. La zone euro et l’UE ont subi une mutation profonde et irréversible en devenant l’espace vital de l’impérialisme allemand. Le choix de l’euro est devenu celui de l’intégration dans la sphère d’influence économique allemande. Il n’est plus possible de réformer ou de refonder la zone euro, ni l’UE ; on ne peut que les renverser. La sortie prévue de la Grèce de la zone euro permettra la mise en œuvre d’un programme de redressement progressif, elle n’est en aucun cas un choix catastrophique, c’est plutôt la réponse positive et crédible face à la crise. La Grèce devrait abandonner son eurocentrisme étroit et myope, autant que son euro-atlantisme de la servitude. C’est pour cela que la Plateforme de gauche rejette les orientations jugées essentielles par le Parti de la gauche européenne.

De même, le fondateur de Syriza, Alekos Alavanos, a quitté le parti l’an dernier, et créé Le Plan B, qui réclame une sortie pure et simple de l’Europe.
Quant aux communistes grecs, souvent accusés de tous les maux, et notamment d’être sectaires, ils sont pourtant parfaitement clairs :

« Comment veulent-ils annuler ou même rafistoler le Mémorandum sans quitter l’U.E., et sans priver les capitalistes du vrai pouvoir politique et économique ? Car le pouvoir gouvernemental à lui seul, ne peut pas suffire. »

Enfin, pour terminer en évoquant les prérogatives du Parlement européen, savez-vous ce que sont les « actes délégués » ?

On trouve peu de choses à ce sujet sur le ouèbe, et c’est quelque peu abscons, alors, je vais tenter de faire de la pédagogie, ce qui est à la mode, comme vous le savez.

En clair donc, et en bon français : depuis 2009, et l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne, la procédure veut que le Conseil (réunissant les 28 chefs d’Etat) et le Parlement adoptent conjointement toute nouvelle loi européenne, retranscrite en « actes législatifs ». Les deux instances peuvent ensuite déléguer à la Commission (qui représente l’exécutif) la rédaction « d’actes délégués » qui complètent ou modifient certains éléments non essentiels d’un acte législatif.

Pourquoi ? Simple … Épargner aux députés européens et aux membres du Conseil la rédaction des aspects les plus techniques des lois votées. Ce sont donc les hauts fonctionnaires de la Commission qui rédigent les textes de mise en œuvre de toute nouvelle législation. Un peu comme si nos députés confiaient la rédaction des lois aux ministres.

Quelque peu dangereux, puisqu’en janvier dernier, même quelques-uns de nos sénateurs se sont déclarés préoccupés sur ce qui a de plus en plus tendance à apparaître comme un transfert de pouvoir, insidieux et mal contrôlé, à la Commission européenne…

La cerise sur le gâteau, c’est que pour s’opposer à un acte délégué qui serait en contradiction avec l’esprit de la loi, les députés, qui n’ont pas de compétences dans tous les domaines, n’ont qu’un délai de deux mois et l’obligation de réunir une majorité absolue pour pouvoir opposer leur veto, qui n’est donc que virtuel.

Et on en a un exemple d’actualité : la PAC, qui devait être plus « verte » a ainsi vu les aides à l’agriculture biologique diminuées d’un tiers… Sans surprise, la Commission agriculture du Parlement européen a donné son feu vert à l’adoption des actes délégués de la réforme de la PAC. Le Parlement n’a pas voté d’objection. C’était le 17 avril dernier.

Mes questions sont donc les suivantes : pourquoi irais-je voter pour quelqu’un qui n’est pas dangereux pour le capitalisme ? pourquoi irais-je voter pour des députés qui n’ont aucun pouvoir ?

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Written by Gavroche

20 mai 2014 à 10 h 50 min

4 Réponses

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  1. Rien à redire: superbe démonstration!

    André

    20 mai 2014 at 12 h 15 min

  2. Conformément à la licence creative commons, merci de me créditer de mon bulletin de vote : http://blog.monolecte.fr/post/2008/02/05/la-grande-illusion

    Le Monolecte

    20 mai 2014 at 14 h 00 min

    • Chère Monolecte,

      Sans le savoir, mea culpa, j’ai utilisé une image qui vous appartient … mais qui circule déjà partout sur le ouèbe, et que j’ai trouvé ailleurs que chez vous. La rançon du succès…

      Cela dit, je vous crédite bien volontiers, conformément à la licence creative commons…

      Gavroche

      20 mai 2014 at 14 h 29 min

      • Avé le lien… et c’en est fini des obligations morales du web coopératif 😉
        Après, oui, je me suis rendue compte que mon bulletin de vote remporte un certain succès au fil du temps. Une fois, je l’ai même retrouvé en photo sur le blog d’un élu perplexe qui l’avait trouvé pendant le dépouillement. Cela m’a fait un immense plaisir!

        Le Monolecte

        24 mai 2014 at 13 h 26 min


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