LES VREGENS

Paroles, paroles

with one comment

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Le réalisme, c’est le bon sens des salauds.
Georges Bernanos

Le véritable esprit de 1789 consiste à penser, non pas qu’une chose est juste parce que le peuple la veut, mais qu’à certaines conditions le vouloir du peuple a plus de chances qu’aucun autre vouloir d’être conforme à la justice.
Simone Weil

 

Curieusement, dans notre monde, malgré le sentiment d’injustice voire la colère de la majorité des gens, malgré la surabondance d’infos, même dans les médias dominants, sur les méfaits du capitalisme mondialisé, sur la corruption généralisée de nos gouvernants,  malgré la révélation des « affaires », rien ni personne ne bouge.

Vous me direz, à la différence des états totalitaires, où on a juste le droit de la fermer, nous au moins, dans nos démocraties libérales, on a le droit de râler, de critiquer, d’exprimer notre ras-le-bol, de manifester, et d’ailleurs on ne s’en prive pas.

On a le droit d’exprimer notre désaccord, à condition qu’il soit « citoyen ».

Et si on le fait, c’est garanti sur facture, même dans les médias dominants, on va parler ad nauseam de notre « grogne », qui sera exhibée et largement commentée par les chiens de garde du pouvoir.

Il faut dire que chez nous, la « liberté d’expression » est sacrée, même celle des militants du FN et même celle des racistes de tout poil, y compris parmi les élus, y compris ceux « de gauche ». Et de ressortir la phrase de Voltaire que tout le monde connaît.

Et ne vous avisez pas de penser ne serait-ce qu’un instant à la limiter, cette fameuse liberté d’expression, vous seriez instantanément qualifié d’abominable « crypto-facho »…

Ne dites pas non plus que si cette « grogne » se transforme en actes, cela vous paraît justifié. Vous seriez alors considéré comme un vil populiste.

Bref, nous avons le droit de nous lamenter, mais surtout, nous avons l’obligation d’être reconnaissants de pouvoir le faire librement. Les ouvriers licenciés de Conti ou de Goodyear qui ont « tout cassé » ne sont que des ingrats. Comme les jeunes des banlieues qui se révoltent contre leurs conditions de vie, la multiplication des contrôles au faciès et des brimades.

Car nous sommes en démocratie, paraît-il. Et tout le monde en est heureux. Plus personne pour dénoncer la démocratie, comme une procédure de classe inventée par la bourgeoisie pour désarmer et domestiquer le prolétariat (Karl Marx). La légitimité politique de nos élus réside en principe dans le pouvoir souverain du peuple. Normalement, la démocratie devrait permettre au plus grand nombre de participer aux affaires publiques, ce plus grand nombre comprenant toujours une majorité de pauvres. La démocratie devrait donc être un correctif au pouvoir de l’argent.

Aujourd’hui, c’est bête, parce que le « peuple souverain », en majorité composé de pauvres donc, n’est plus vraiment dupe, et soit va à la pêche au moment du carnaval électoral, soit vote « mal ». Et pas seulement chez nous (référendum de 2005), mais en Palestine (Hamas), en Suisse (contre l’immigration, mais surtout contre l’Europe), en Tunisie (Ehnnada), etc.

Dans les étages supérieurs, au contraire, on a assiste à la montée en puissance d’une nouvelle classe économico-politico-médiatique, bien décidée à conserver ses privilèges, et qui bien entendu ne veut pas entendre parler de cette démocratie là, si on donne la parole aux populo, mais où va t-on, ma chère.

En clair, il ne faut pas abuser de la démocratie, faute de quoi on pourrait bien changer vraiment de modèle de société…

Le plus rigolo, c’est que la seule chose qui se « démocratise » vraiment, c’est la consommation des aïe-phones … Alors, comme le dit Jacques Rancière, on ne supprime pas formellement la démocratie, mais on met en place un système qui permet de gouverner sans le peuple, et si nécessaire contre lui.

Donc on le sait, nous, les vrais gens, n’avons pas le pouvoir. Nos « élus » non plus. Même Hollande, même Obama. Et encore plus en Europe. On le sait, le vrai pouvoir est aux mains des banques, des multinationales, du FMI, de l’OMC, et de toute cette sorte de choses… On le sait, la République est désormais vendue à la finance et aux actionnaires. On le sait, nos vies dépendent désormais des décisions des conseils d’administrations des grandes sociétés et des institutions bancaires.

 

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Alors, on gueule, on râle, on se lamente. Mais dignement. Et on vote, quand on nous le demande. Pas de violence, s’il vous plaît. Ce serait faire plaisir à nos maîtres, ce serait leur faire trop d’honneur. Pas de fureur destructrice. Nous sommes « responsables ». Nous sommes « citoyens ». Nous nous souvenons avec horreur « des heures sombres » de notre histoire commune, et notamment de celle de notre émancipation. De celle de cette révolution sanglante qui nous a (pourtant) donné le droit de nous lamenter librement. Finalement, on ne vit pas si mal chez nous.

Parce que, c’est bien beau de faire table rase, mais qu’est ce qu’on fait après ? Quel est le projet ? Est-ce une guerre civile que nous voulons ? De nouveau le chaos, de triste mémoire ? De nouveau des divisions purement idéologiques, quand on sait que l’idéologie, c’est le mal absolu ? De nouveau une révolution, quand on sait qu’elle n’a amené que la Terreur et la mort ?

Et en plus, tout le monde est d’accord là-dessus, la violence, c’est pas bien, la révolution non plus. A la place, on fait du participatif, du « tous ensemble » et du « citoyen »…

L’action, c’est incertain,  surtout si on n’a pas de « programme », on ne sait pas où on va, comme dit le proverbe, « on sait ce qu’on a… » Sans doute que les révolutionnaires de 1789 n’y avaient pas pensé, avant de mettre le oaï. Ni les résistants pendant l’Occupation.

D’ailleurs, je ne sais pas si vous l’avez constaté, cela fait très longtemps que l’on a pas vu des manifestants s’opposer vraiment violemment aux si bien nommées « forces de l’ordre ».

Sauf peut-être dans les banlieues, en 2005. A la différence des étudiants, des paysans, ou des fonctionnaires, qui eux, manifestent gentiment, sur un parcours balisé et autorisé par la police et la préfecture, les violences banlieusardes n’étaient pas considérées comme « politiques » ou « sociales » (même par des gens qui se proclamaient « de gauche », et qui parlaient de « voyous » et de « sauvageons ») comme elles auraient pu l’être il y a encore trente ou quarante ans. Pas de partis politiques ou de syndicats ou d’associations en soutien de ces « émeutes ». Il faut dire que les populations en cause n’étaient pas « politiquement intéressantes », elles ne votent pas.

Non, de ces émeutes, on a eu seulement une vision, une définition policière, voire judiciaire : elles étaient « illégales », point barre. Même si elles étaient le résultat d’une « bavure » ayant causé la mort de deux gamins, arabes de surcroît. Même si la quasi totalité des « jeunes de banlieue » pointe au chomedu.

De même, quand les Conti ont « saccagé » la sous-préfecture de Compiègne, l’honorable dirigeant de la CGT s’est « désolidarisé » de ces militants jugés « violents ». La délocalisation de l’usine Continental et la mise sur le carreau de 1200 ouvriers n’était, elle, que la triste et banale conséquence du droit des entreprises, qui lui est parfaitement « légal ». Légal, même si illégitime. On gardera un souvenir ému de l’interview de Xavier Mathieu par l’honorable larbin Pujadas.

Face à la violence, sauvage et brutale, il y a donc la loi, mesurée et consensuelle, puisque « civilisée ». Plus de politique là-dedans, juste une guerre entre les barbares et les démocrates de bonne compagnie.

Pourtant, cette violence (celle des manifestants de Notre Dame des Landes, celle des ouvriers de Conti, et même celle des jeunes des banlieues) est peut être illégale, mais est-elle vraiment aveugle ? Ne vise t-elle pas les symboles d’une oppression, celle des décisions folles d’un Jean-Marc Ayrault, ou celle d’un système économique et politique qui a permis à la société Continental de jeter ses salariés comme des kleenex ? Ou celle qui maintient les populations pudiquement nommées « issues de l’immigration » (comme si nous n’avions pas tous des ascendants pas de souche) dans des ghettos-poubelles ?

Les militants de NDDL ou de l’usine Conti, les jeunes des banlieues, même s’ils n’ont pas voté, sont malgré tout contraints d’accepter la construction d’un aéroport démesuré et inutile, leur mise à l’écart du monde du travail, ou leur mise à l’écart tout court. Même si vous n’avez rien fait, même si vous êtes un citoyen modèle, même si vous n’êtes pas d’accord, vous êtes contraints de vous plier à un contrôle de police, ou même à un prélèvement d’ADN. Si vous refusez, c’est la schlague, une violence autorisée, une violence propre, normale (comme notre président) et donc acceptée par tous.

Hollandréou nous avait raconté naguère une très belle histoire : « la finance n’a pas de visage ». Aujourd’hui, on peut dire que l’État non plus n’a pas vraiment de visage. L’État, une entité abstraite, un ensemble de rouages obscurs, mené tambour battant par une caste politique, indifféremment de droite ou de gauche, et peu soucieuse du sort des populations et de l’intérêt général, une vieille valeur quelque peu obsolète, à l’heure où chacun prêche pour sa paroisse.

Avec la suppression socialiste des mairies des petits villages et des départements, « l’État » sera encore plus loin, là-haut, à Paris, là où tout se décide.

Mais nous sommes cependant heureux de nos acquis sociaux (acquis de haute lutte au long des siècles, mais on a tous oublié d’où ils viennent), heureux de notre « liberté » de nous exprimer, de gueuler, et de consommer toutes sortes de marchandises, y compris culturelles et même, soyons fous, électorales.

Impuissants, nous faisons désormais partie d’une « société sans histoire ». Dans tous les sens du terme. Fukuyama l’avait prophétisé après la chute du mur de Berlin et du bloc soviétique, c’était la fin de l’histoire, l’abolition des idéologies, l’avènement d’une humanité raisonnable et pacifiée. L’homo economicus était désormais roi. L’angle alpha de Lordon était grand ouvert, et le capitalisme était triomphant, il était là pour toujours, il régnait en maître. Tout devenait marchandise dans le grand supermarché planétaire. Et c’était, enfin, la naissance du chacun pour sa pomme.

Sauf que. Ce fut aussi le réveil des vieilles haines nationalistes, ethniques ou religieuses. Le règne du tous contre tous, la guerre et le choc des civilisations, la chasse au fondamentalisme forcément musulman. Et cela ne fait sans doute que commencer.

Nous ne maîtrisons donc plus rien, ni le cours de nos vies, ni celui de notre histoire commune. Même la « subversion » est devenue une « valeur » positive (et marchande) et la politique un spectacle comme un autre. Il nous reste les manifs, les pétitions, les débats, les AG, les critiques, et tout le registre de la « contestation citoyenne », grèves une fois par mois contre la réforme des retraites, finalement votée comme une lettre à la poste privatisée. Ah oui, et j’oubliais, le bulletin de vote une fois de temps en temps, quand on nous le demande-permet.

Un dernier mot sur les prétendus pouvoirs du Parlement européen…

J’espère que vous vous sentirez utile dimanche, parce que devinez qui est pressenti pour remplacer Barroso ?

Lien

D’après les « experts » …

Un article intéressant :

Le Parlement européen pour faire quoi

Cadeau bonus :

voter c’est abdiquer

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Une Réponse

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  1. Tu as oublié, lorsque le peuple réclame de connaître la probité de nos maîtres en détail, ce qui est parfaitement légitime puisque c’est lui qui les désigne et c’est pour lui qu’ils sont mandatés, les politiques et les médias parlent alors de la « dictature de la transparence »! Hu hu hu, elle est bien bonne. Tout ça est une vaste escroquerie, effectivement.

    Excellente lettre d’Elisée Reclus.

    superpowwow

    26 mai 2014 at 13 h 03 min


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