LES VREGENS

Paysans

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Péquenaud, pedzouille, cul-terreux, plouc, pécore, bouseux, Jacques-Bonhomme, croqueji, peloux, pacoulin, etc.

Dimanche 1er juin, France 2 a rediffusé (à 3 h 50 du matin) le documentaire de Jacques Cotta et Pascal Martin, Dans le secret des inspecteurs du travail assassinés, consacré au meurtre de deux inspecteurs du travail à Saussignac en Dordogne.

C’était il y a dix ans, le 2 septembre 2004, en Dordogne, les deux inspecteurs du travail sont abattus par un exploitant agricole. Sylvie Trémouille est tuée sur le coup, Daniel Buffière mourra quelques heures plus tard. Leur meurtrier est un ancien militaire, ancien patron d’assurance et chasseur. Il tentera sans succès de se suicider juste après le drame. C’est la première fois dans l’histoire sociale qu’un tel crime est commis contre des agents de contrôle. Ceux-ci, dont la mission est de protéger les salariés et de faire respecter le droit du travail, selon les lois de la République, sont toujours désarmés lorsqu’ils sont en service. Un silence incompréhensible va accompagner ce double meurtre, considéré comme un simple fait divers par le gouvernement et par les médias.

C’est Gérard Filoche, alors encore en activité, qui s’était démené pour évoquer clairement ce drame, et ne pas en faire seulement un banal fait divers, dû à un « coup de folie » de l’agriculteur assassin.

Seuls Daniel Schneidermann et Acrimed en avaient parlé à l’époque.

Ce documentaire avait été diffusé sur France 2, un an après les faits.

J’ai cherché des photos de Sylvie Trémouille et de Daniel Buffière, sans résultat. Leur nom est oublié, leur visage aussi.

Alors, je vis moi-même en campagne, et les paysans du coin ne sont pas très différents de ceux que l’on voit dans le reportage.

Du coup, regarder ce documentaire m’a franchement fichu la trouille. En voici quelques extraits.

On y voit d’abord une inspectrice, seule, se présenter face à un « responsable de groupe » de travailleurs saisonniers, qui lui répond simplement « Je n’ai rien à dire. C’est tout ». Suivi par la caméra, il s’en va, le visage fermé.

Elle raconte un contrôle : « Je vais vous raconter un contrôle que j’ai fait après l’assassinat de mes deux collègues. J’ai demandé, comme l’avait fait précédemment ma collègue, de voir les documents type que l’on réclame normalement à l’employeur, à savoir les contrats de travail, les fiches de paie, le registre unique du personnel, les documents de base. J’étais assise dans une cuisine, je lui réclame les documents qui me manquaient pour procéder à mon contrôle, il me dit, très bien, je vais les chercher, donc il va dans une autre pièce, et il revient, en se figeant devant moi, qui étais assise, avec les documents comme ça [elle met son bras dans son dos, on ne voit plus sa main] et il reste devant moi, figé, sans dire un mot, et ça pendant dix à quinze secondes. Quand vous savez le contexte dans lequel mes collègues ont été assassinés, quand vous voyez cette personne vous sortir les documents comme ça [elle sort son bras de derrière son dos, et fait le geste de tendre un document] vous ne savez pas que c’est un document, vous voyez sa main comme ça se dégager derrière son dos, je vais pas vous dire que je n’ai pas eu peur. Qu’est ce qui est passé dans l’esprit de la personne que j’ai contrôlé pour faire ce geste ? Est-ce que j’avais été agressive avec lui ? Non. Je faisais mon contrôle normalement. »

Plus loin dans le reportage, on voit un groupe de « paysans en colère » . Le commentaire du journaliste : « Depuis le double meurtre de Saussignac, les manifestations paysannes prennent en Dordogne une connotation bien particulière. Les rapports se sont tendus, et le siège de l’Inspection du Travail en agriculture est parfois une cible privilégiée. »

Le directeur raconte : « Une telle violence était inimaginable avant le double assassinat de Saussignac. Et pourtant. Une manifestation paysanne d’une centaine de personnes [on montre les images de janvier 2005] a dégénéré totalement devant la Direction départementale de l’agriculture où nous nous trouvons actuellement, et un énergumène, un barbare, a estimé intelligent de jeter deux douilles de cartouches sous les fenêtres, et singulièrement, sous les fenêtres de Sylvie Trémouille qui a été assassinée. C’est totalement intolérable. »

Plus loin, le commentaire du journaliste : « Dénonciation des contrôles toutes catégories confondues, mise en cause des inspecteurs et intimidations sont revendiqués ouvertement dans le département voisin du Lot et Garonne ».

Lors de la réunion annuelle de la Coordination rurale (une scission de la FNSEA, majoritaire dans le département), en janvier 2005, voici ce qu’on entend :

« Les contrôles, ça hérisse tout le monde. On est persécutés à force d’être contrôlés dans tous les sens. Y’a le cas de Jean-Claude, qui est contrôlé pour ses fraises, qui ne supporte plus d’être contrôlé. »

Jean-Claude : « on est contrôlé pour le matériel, on est contrôlés pour les locaux des saisonniers, on est contrôlés pour les produits phytosanitaires, faut arrêter, quoi, c’est tout. »

Le journaliste : « les contrôleurs, quand on les écoute, ils disent qu’ils viennent voir si la loi est respectée. Qu’est-ce que vous dites à ça ? »

Jean-Claude : « la loi, la loi, la loi, y’a la loi et y’a le reste aussi, hein. Y’a la loi et le bon sens. Et nous, c’est le bon sens, et je pense que c’est nous qui avons raison. »

Ailleurs, dans la salle, une dame : « Et ailleurs, est-ce qu’ils sont contrôlés autant ? Est-ce qu’en Chine, on les contrôle de cette manière là, les gens ? Est-ce qu’en dehors de la CEE on les contrôle ? Pas du tout. Et pour gagner de moins en moins. Alors y faut arrêter ce genre de bêtises. »

Plus loin, dans la salle : « En France, on est contrôlés pour tout, on est emmerdés avec notre SMIC à dix ou … [il hésite …] douze euros … En Espagne, au Portugal, ils ont droit à des travailleurs immigrés à trois ou quatre euros de l’heure, alors c’est pas normal qu’on nous emmerde à nous, quoi. »

Un jeune : « Et quand on voit arriver des gens comme des shérifs ou comme des cow-boys au far-west au XIXè siècle, je crois que c’est pas très intelligent pour l’État français d’autoriser ce genre de choses aujourd’hui en l’an 2000. »

Le ton monte au cours de la réunion. Un gars à la tribune indique sans rire: « je suis adhérent à la charte des bonnes pratiques du contrôle, mais je n’admets ici que les gens qui respectent les lois. »

Inspecteurs du travail hors-la-loi…

Puis, le « Prix de l’ours » est décerné « à la personne la plus exécrable, et celle qui a nui le plus à l’agriculture de ce département, pendant l’année écoulée » par Serge Bousquet-Cassagne, à l’époque responsable de la Coordination rurale du département… et devenu depuis le président de la Chambre d’Agriculture. 

Aujourd’hui, il continue son combat contre les contrôles « intempestifs ».

Le récipiendaire du Prix de l’Ours en 2005, c’était … le fonctionnaire « qui ne sert à rien ».

« Je voudrais connaître le putain d’enculé de fonctionnaire de merde qui a préparé la loi rurale qui disait que si vous n’avez pas payé vos cotisations à la MSA, vous n’aviez pas le droit de voter. Je voudrais connaître aussi en quelle année ça a été voté par le Parlement, parce qu’alors là, les parlementaires, de droite comme de gauche, je fais pas de populisme en disant ça, mais alors, les parlementaires, bonjour les dégâts… »

(en fait, il parle des élections professionnelles pour élire … le bureau de la MSA, et la loi en question – changée depuis – ne concerne que les cotisations des employeurs, et pas celles des salariés, mais … il ne le dit pas.)

Il s’explique plus loin dans le reportage : « Il faut contrôler les contrôleurs. C’est un facteur d’apaisement social. Si un contrôleur est dans une ferme, d’une façon intempestive, la meilleure des choses qu’a à faire l’agriculteur, c’est d’appeler ses voisins, et quand on est quinze, ou quand on est vingt autour d’un contrôleur … »

Alors, dans le Lot et Garonne, à l’époque, c’était Michel de la Peyrière qui était le président de la Chambre d’agriculture, il était aussi le maire de sa commune (il l’est toujours) conseiller général, et président de plusieurs organismes agricoles. Il possédait plus de cent hectares de terres céréalières, et il était aussi … châtelain.

Paysans, toujours au service de leur seigneur.

Selon lui, l’assassin n’était pas un agriculteur, mais seulement un « ancien fonctionnaire » (?), ce qui évidemment, expliquerait son geste …

A la fin du reportage, « les langues commencent de manière surprenante, à se délier. »

Interview d’un viticulteur :

« Sur le coup, je pense que j’ai réagi comme beaucoup de personnes, qui se sont dit, ben ils ont eu ce qu’ils méritaient. Honnêtement, c’est ce que je me suis dit aussi, dès le départ. Pourquoi, parce que dans notre région, et dans l’agriculture en général, la viticulture ou les arbres fruitiers où on a besoin de beaucoup de personnel, on est aujourd’hui débordés de charges, de cotisations pour les salariés, et tout un tas de choses qui vont avec, et moi je comprends des gens qui ont eu des problèmes de trésorerie, il a été peut-être aussi poussé à bout, et je me dis, on arriverait à peut-être pouvoir excuser son geste. »

Ce qui s’est dit dans la région : « Ils ont eu ce qu’ils méritaient, les gens en viennent tous au même avis, c’est eux qui ont eu les torts. On a l’impression qu’on est harcelé par ces gens-là, qu’ils veulent en savoir beaucoup plus que ce que les gens veulent bien leur dire, ils essaient de chercher la petite bête, ils essaient de nous faire couler. Je pense que souvent ils manquent un peu de diplomatie pour venir nous voir. Aujourd’hui avec du recul, je n’excuse pas son geste, mais, apparemment, ça a apporté du bien, malheureusement pour les deux personnes qui sont décédées, mais je pense que ça a apporté du bien, parce qu’aujourd’hui, tous les autres organismes, MSA et Inspection du Travail vous disent, tiens il faut étudier les choses, il fait revoir la façon dont on va aller visiter les gens, les employeurs. Je pense que ça a apporté du bien. »

Interview de Serge Mornac, maire de Saussignac :

Commentaire du journaliste : « pour M. le Maire, la référence aux origines, l’appartenance à la commune ou au village ne sont pas des arguments anodins ».

« Ce monsieur ne vivait pas ici, attention, il venait le matin, il repartait le soir. C’est son exploitation, mais il ne vivait pas comme un autre agriculteur, ça aurait été un autre agriculteur de la commune, ça aurait été tout à fait différent, ça aurait bougé beaucoup plus, ils voulaient faire une manifestation, ils voulaient faire un défilé, pour manifester en sa faveur, j’ai un paquet de lettres énorme, de lettres pour lui, y’a des gens de la France entière qui m’ont écrit, pour le soutenir, mais il a bien fait, je comprends très bien que les gens … Mais à Saussignac, ça a moins bougé parce qu’il était pas du tout d’ici. »

Gérard Filoche est interviewé dans le documentaire : « On était dans un climat d’exaltation, contre le Code du Travail, contre la réglementation, contre les droits des salariés. » Il cite un extrait de son livre : « La veille du meurtre, il y avait un patron, qui parlait à l’université d’été du Medef, il a d’ailleurs été récompensé, nommé au Conseil économique et social, voilà ce qu’il disait : vous devez être ceux qui menacent, pas ceux qui sont menacés. Vos dents doivent rayer le parquet. L’indulgence est comme la pitié, elle vous déshonore, et déshonore aussi ceux qui en bénéficient. La société a besoin de durs, pas de mous. Ne soyez pas indulgents avec vos salariés, y’a tout plein de bac + 12 qui sont infoutus de travailler, quand on doit licencier quelqu’un, faut pas cacher la vérité, vous savez, c’est aussi difficile pour celui qui coupe que pour celui qui est coupé, moi, je préfère les assassins aux escrocs, les escrocs, les gens les trouvent sympas, les assassins non, évidemment, mais pourtant ils ont un grand mérite, c’est de ne pas être hypocrites. »

« C’est pour ça que ce n’est pas un fait divers, c’est quelque chose qui a un contexte, et quand on défend le Code du Travail, on défend tout le monde, il y a 22 millions de salariés dans ce pays. Ce n’était jamais arrivé en France, c’est arrivé au Brésil, en début d’année, trois inspecteurs ont été tués par un propriétaire terrien. Mais le président Lula, il a pris la parole aussitôt, à la télévision, pour dire qu’il fallait lutter contre le travail forcé, et pour leur rendre hommage. Moi, j’ai attendu que le président Chirac il dise quelque chose, j’attends encore… »

Et en 2005, il y avait 1300 agents de contrôle, pour faire respecter les droits de 16 millions de salariés.

Depuis, après de multiples « réformes », les contrôleurs du travail vont disparaître.

Les contrôleurs du travail vont disparaître,  grâce à un gouvernement « socialiste ». Les paysans vont être contents. Ils vont pouvoir embaucher des travailleurs immigrés à 3 euros de l’heure, et au noir.

Mais pourquoi je vous raconte tout ça ?

Simple. Tout cela m’a rappelé mon petit village, et ses 200 habitants tout juste.

Ça m’a rappelé certains de mes voisins, auxquels je demandais de s’abstenir de venir chasser chez moi, qui m’avaient répondu « c’est une tradition, héritée de la révolution (je vous jure que c’est ce qu’ils m’ont dit) et vous n’êtes pas née ici, alors, vous n’avez rien à dire ».

Ça m’a rappelé ces mêmes voisins, qui jettent leur lait dans la fosse à lisier ou arrachent les vignes AOC Cahors pour toucher les subventions de la PAC. A la place, ils plantent du tournesol qu’ils laissent pourrir. Pas grave, ils sont subventionnés. Curieusement, à cette occasion, le « trop d’État » ne les dérange pas, et c’est pareil pour le prix de l’eau, dix fois moins chère pour eux que pour les pékins lambda, ce qui ne les empêche pas d’arroser leur champ de maïs en plein midi.

Ça m’a rappelé que le syndicat majoritaire chez les paysans, c’est la FNSEA, et que leur représentant s’appelle Xavier Beulin, qui lui aussi se bat pour la « compétitivité ». C’est le seul paysan que je connaisse qui aime « le golf, la voile, et les vacances en Tunisie. »

Xavier Beulin

Voilà à quoi ressemblent les nouveaux « paysans »

Ça m’a rappelé que mes voisins ne cultivent même plus leurs propres légumes et qu’ils font leurs courses au supermarché. Ce même supermarché qui leur achète leur production à vil prix. Tout se tient.

Ça m’a rappelé ce qu’ils m’ont raconté du passé : avant, une famille entière pouvait vivre sur dix hectares. Aujourd’hui, les exploitations de cent hectares ne sont plus « rentables ». Ça m’a rappelé que certains ici ont six tracteurs à 60 000 euros pièce. Un pour chaque travail dans les champs. Avant, ils faisaient les gros travaux ensemble, partageaient les machines et les bras, faisaient des bouffes le midi à l’ombre du marronnier, aujourd’hui, le paysan est seul sur son champ, dans son tracteur climatisé, le casque sur les oreilles, il écoute Energy, lorgne du côté de son voisin qui rame pour payer ses traites, des fois qu’il pourrait lui racheter sa terre pour pas cher, et il a des dettes auprès du Crédit Agricole.

Ça m’a rappelé le gars qui m’a livré du bois vert en me jurant qu’il avait deux ans. Lui avait essayé le bio, mais ça ne rapportait pas assez. Il racontait que les épandages aériens de pesticides (lui dit « produits phytosanitaires ») c’était beaucoup mieux, même s’il était obligé de bosser en scaphandre, et qu’il mourra probablement d’un cancer, vu qu’à trente ans, il pèse déjà 20 kilos de trop, pour cause de malbouffe. Mais il a une piscine quasi olympique, et sa femme a un écran d’ordinateur grand comme un stade de foot juste pour regarder les photos de famille et jouer aux cartes. Faut c’qui faut.

Ça m’a rappelé La terre, d’Émile Zola.

Ça m’a rappelé que la Révolution française a du oublier de passer par ici, où le Maire déclarait doctement après son élection qu’il ne célèbrerait plus le 14 juillet, parce que ce serait commémorer « le massacre de Français par d’autres Français ».

Ça m’a rappelé que dans mon village, de tout juste 200 habitants, où y’a pas l’ombre de la queue d’un bougnoule immigré (sauf, bientôt, à 3 euros de l’heure pour ramasser les fruits) il y en a eu 24 qui ont voté pour la jument taillée dans un menhir. Ça m’a rappelé que finalement, même ici, surtout ici, au fin fond de la France profonde, de la France de tout en bas, le libéralisme a gagné.

 

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4 Réponses

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  1. j’ai vu ce documentaire, il y’a déjà longtemps. très touchant. la détresse du veuf de Sylvie fait mal au ventre. TOUS les paysans ne sont des barbares ou des gros cons avinés. heureusement !

    Xtof Jojo

    3 juin 2014 at 18 h 20 min

  2. le métier de (petit) paysan est très dur. ça n’excuse en RIEN le meurtre des ces 2 serviteurs de l’Etat (l’Etat c’est NOUS).

    Xtof Jojo

    3 juin 2014 at 18 h 22 min


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