LES VREGENS

Les Palestiniens ont-ils une âme ?

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Je n’ai que très peu parlé de Gaza ici. Trop de textes, d’articles, et d’images dans la tête.

 

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Un peu écœurée aussi de l’attitude des gouvernements occidentaux, unis comme un seul homme pour « le droit d’Israël à se défendre », et donc justifiant l’offensive sur Gaza, même si leurs déclarations furent assez hypocritement émaillées d’appels au cessez-le-feu, et au « sens de la mesure ». Bombarder, assassiner, oui, mais « modérément ».

 

 

Le « sens de la mesure », alors que nos amis amerlocains viennent de réapprovisionner Israël en munitions (ils en manquaient, vu le carnage) quelques heures après avoir « fermement condamné » le bombardement d’une école… Vous avez dit hypocrisie ?

Et puis, un peu partout, ont été publiés des « appels à la paix », émanant d’à peu près tout le monde, y compris des juifs ou des israéliens. Comme la chanteuse israélienne Noa, qui évidemment, consacre « 5 minutes pour Israël, 5 minutes pour les Palestiniens ».

La même qui avait pourtant écrit, en 2009, une lettre ouverte aux Palestiniens : Je ne peux que souhaiter pour vous qu’Israël fasse le travail dont nous avons tous besoin qu’il soit fait, et finalement vous débarrasse de ce cancer, ce virus, ce montre appelé le fanatisme, aujourd’hui, ayant pour nom le Hamas.

Et même de la part de certains intellectuels « arabisants » comme Karim Daoud ou Mohamed Kacimi, dont l’article, que je trouve personnellement assez répugnant, paru dans le Monde, est repris par à peu près tous les sites qui soutiennent Israël :

 

Pour lui, la cause palestinienne pourrait bien être devenue le sixième pilier de l’islam, et nous, contraints d’afficher urbi et orbi notre solidarité avec le peuple palestinien, sous peine d’être jetés à la foule… Et plus loin : loin d’être une cause politique, la Palestine est devenue un défouloir collectif, on arbore son nom, on le crie dans les rues arabes et dans les mosquées quand on sent que la virilité arabe est en cause.

On ne saurait être plus élégant, et ce « conflit », entre une armée surpuissante et quelques militants dérisoirement armés, se résume pour lui à savoir « qui a la plus grosse ».

Comme lui, d’autres s’insurgent contre cette « solidarité automatique » avec la Palestine, qui nous empêcherait de soutenir le peuple syrien, ou d’autres peuples opprimés sur la planète.

Comme si l’une empêchait l’autre.

Chaque être humain a plusieurs identités. Je suis un être humain. Je suis Égyptien lorsque les Égyptiens sont opprimés. Je suis noir quand les noirs sont opprimés. Je suis juif lorsque les juifs sont opprimés, et je suis Palestinien lorsque les Palestiniens sont opprimés.

Chehata Haroun, juif, égyptien et communiste.

Et puis, je me suis heurtée, même avec des proches, au sujet du Hamas (évidemment) censé n’être qu’un ramassis de fanatiques religieux, ou de « terroristes » (selon la phraséologie occidentale). Du coup, pas question d’être solidaires avec les intégristes. Ni même seulement avec les religieux, surtout musulmans. Pas même question d’aller manifester avec des femmes voilées ou des imams, même si la cause paraissait tout simplement « juste ».

L’Europe a bien failli inscrire sa christianité dans sa Constitution (ou peut-être l’a t-elle fait, je ne sais pas) cela n’a pas dérangé ces bonnes âmes outre mesure, soucieuses « d’équité » et de neutralité.

Comme le disait Elie Wiesel, la neutralité, c’est à l’oppresseur qu’elle profite, jamais à la victime.

Parce que les musulmans, ma bonne dame, sont des barbares restés au Moyen Age… Et qui en plus, alors qu’on leur avait si gentiment amené « la démocratie » ont « mal voté », comme en Tunisie (Ehnada), en Égypte (Les frères musulmans) et évidemment à Gaza (le Hamas) … Même si la « communauté internationale », bonne fille, avait surveillé le déroulement du scrutin. Imaginez deux minutes qu’en France, on vienne surveiller où vous mettez votre bulletin…

populisme

 

Mais cette attitude est finalement assez logique. Nous, blancs, occidentaux, nous sommes les héritiers des Lumières, dont on nous rebat les oreilles (alors que dans la réalité, si on réfléchit un peu et qu’on regarde l’état du monde, nos Lumières sont bel et bien éteintes) et nous sommes en charge de les apporter, manu militari si nécessaire, aux peuplades restées hors de la civilisation. Ainsi, la Turquie, musulmane hélas pour elle, n’intégrera probablement jamais l’Union européenne. Tandis qu’Israël représente cette même civilisation, ce bastion des Lumières face au monde musulman. Le choc des civilisations vanté par les amerlocains.

Sauf que. Ce qui se passe en Palestine depuis presque 70 ans correspond aux derniers soubresauts d’un monde en train de changer radicalement. La Palestine se situe sur la ligne de faille entre Orient et Occident, à un moment où on assiste à un basculement du monde. La fin de la domination coloniale de l’Occident. La Palestine est une cause universelle, qui n’a rien à voir avec une guerre entre musulmans et juifs. A ce titre la colonisation israélienne est un vestige du passé. Et à terme, Israël perdra, comme les États-Unis ont perdu au Vietnam.

Comme Hernan Cortes en Amérique du sud au XVIème siècle, Israël est chargé de faire régner la loi de l’Occident sur la Palestine, débarrassée de sa population par le massacre ou la domestication.

Comme à cette époque, avec la célèbre Controverse de Valladolid, il se trouve aujourd’hui des bonnes âmes pour s’émouvoir du sort des Palestiniens. La question est : les Palestiniens ont-ils une âme ?

Parce que si l’esclavage a à peu près disparu, le bien-être économique n’est-il pas resté cantonné chez nous ? Je pense à l’Afrique du sud, désormais « libre », mais dont la population noire continue d’être misérable, alors que les blancs sont toujours aux manettes. Ou à la Françafric, toujours là, qui continue à mettre en place des dirigeants fantoches au service de ses seuls intérêts. Et au besoin, on n’hésite pas à utiliser le prétexte humanitaire, pour aller « libérer » les peuples, à coups de bombes, si nécessaire. L’Afghanistan, l’Irak et la Libye se souviennent encore de cette libération, et on voit ce que ces pays sont devenus.

Nos dirigeants sont-ils bêtes, ou aveugles ? Ne serait-ce finalement qu’une « bonne action » qui aurait mal tourné ? Franchement, pensez-vous vraiment que Deubeliou Bush ait sincèrement voulu aller « sauver » les irakiens ? Ou n’a t-il envoyé la troupe parce ses intérêts y trouvaient leur compte ? Parce qu’à côté des intérêts étasuniens, que pèse la mort de centaines de milliers d’enfants morts à la suite de l’embargo puis de la guerre contre l’Irak ?

Mais me direz-vous, les bombes occidentales sont enveloppées d’un discours moral, humanitaire, en l’occurrence la transmission, si nécessaire par la force, de « nos valeurs universelles. » Pas d’autres valeurs que les nôtres, donc. Nous sommes « la communauté internationale », comme l’OMC et le FMI.

Les « restes du monde », ne sont finalement que des fournisseurs de matières premières, et éventuellement de main d’œuvre bon marché. Sur cette terre, il y a « eux » et « nous ». Eux, qui ne sont pas tout à fait humains. Le général Massu expliquait que la torture n’avait été possible que parce que les soldats qui la pratiquaient avaient entre les mains non pas des êtres humains mais des « bicots », des « ratons », des « bougnoules ». Notre belle République française s’en souvient, elle qui avait instauré « le code noir » en Afrique ou le « code de l’indigénat » en Algérie. Et à peu près tout le monde était d’accord, artistes, intellectuels, personnalités politiques compris.

A mon avis, ce qui se passe en Palestine aujourd’hui, et depuis presque 70 ans, n’est qu’une nouvelle illustration de cette problématique. On sanctionne Poutine, un autre impérialiste, mais on ne moufte pas à propos d’Israël. Oh, il y a bien les désormais célèbres « recommandations » onusiennes, mais on sait qu’elles ne servent strictement à rien, sauf à montrer combien nous sommes « humanistes », et de toute façon, « l’État juif » s’assied dessus depuis le début. De manière générale, le soutien de l’Occident à Israël est unanime, depuis sa création. Nos gouvernements se fichent complètement des victimes palestiniennes. Parfois se glisse bien un petit mot de compassion, mais suivi aussitôt par un reportage sur la « souffrance » d’Israéliens qui ne peuvent pas rester tranquillement sur une plage, à s’adonner au surf ou à la dégustation de glaces. Je le sais, je l’ai vu, pas plus tard que la semaine dernière, sur le « service public ».

Chez nous, « la gauche » communie dans son amour immodéré pour Israël, Hollande faisant des bises à Netanyahou, accusant le Hamas de « faire obstacle au processus de paix » (pourtant mort depuis longtemps, mais notre diplomatie semble l’ignorer) et Valls interdisant les manifestations en faveur de la Palestine …

En fait, c’est très simple. La « communauté internationale » défend l’un des siens.

Ce que je trouve triste en tous cas, c’est de constater que de plus en plus de gens, y compris « à gauche », reprennent sans se poser de questions tout l’argumentaire israélien : l’antisémitisme serait l’aliment des manifestations pro-palestiennes, qu’il faut donc interdire. Ce n’est pas le massacre de civils innocents par une armée surpuissante qui nous révolterait, non, ce qui nous motiverait, c’est notre profond antisémitisme, littéralement inscrit dans nos gênes, dans le secret de notre âme, comme disait l’autre …

Et on entend partout la répétition de la propagande israélienne, « le Hamas se sert des civils comme boucliers humains », ce qui est un prétexte à dézinguer ces mêmes civils, même en culottes courtes.

Partout, dans les écoles, les hôpitaux, sur les plages

Mais où peuvent donc aller ces femmes et ces enfants pour échapper aux bombes, pour ne plus être des « boucliers humains »… ? Sur Mars, peut-être…

gaza-ocha

La nécessité donc de relire des ouvrages fondamentaux, comme De quoi la Palestine est-elle le nom ?, d’Alain Gresh. Un petit livre lumineux, bien écrit, et plein de références utiles. Et surtout, qui raconte par le menu et depuis les origines, l’entreprise coloniale israélienne, soutenue par l’ensemble des pays occidentaux.

Dans ce livre, on retrouve les raisons de la centralité de la cause palestinienne, une cause, un symbole (comme le fut en son temps la guerre du Vietnam, où les viet-congs aussi étaient des « terroristes », ou celle d’Algérie) une cause qui dépasse le simple enjeu du partage de quelques arpents de terre, et qui n’a rien à voir avec un « conflit » entre juifs et musulmans, mais beaucoup à voir avec la carte géographique du Moyen-Orient, qui se redessine en ce moment dans le sang des enfants.

Il s’agit pour l’Occident de réaffirmer sa suprématie, à un moment où elle est contestée. La région la plus « sensible », c’est évidemment le Proche-Orient, parce qu’il détient le pétrole. Ainsi, on fait disparaître des pays aussi vieux que le monde, sans états d’âme. Les millions de victimes, directes ou indirectes, ne sont que des arabes, des « bougnoules », une espèce inférieure qui ne vaut pas la peine qu’on prenne des gants avec elle. Israël, dès sa création, s’est défini comme une « citadelle avancée de la civilisation ».

Et rien n’est laissé au hasard : les violences qui secouent le Moyen-Orient ne sont que la partie visible d’un immense enjeu politique, économique, religieux et philosophique opposant l’Occident aux États musulmans de la région. L’occupation américaine de l’Irak en mars 2003 a permis le lancement d’un projet de remodelage d’une vaste zone géographique, allant du Maroc jusqu’au Pakistan, que les militaires américains appellent « le Grand Moyen-Orient ». Derrière cette appellation, c’est une recomposition profonde qui attend ces pays.

Ce sera l’objet d’un prochain billet.

A méditer, cette phrase de Robespierre, toujours d’actualité : « La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un politique est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n’aime les missionnaires armés, et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c’est de les repousser comme des ennemis. »

 

 

 

 

 

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4 Réponses

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  1. le seul avis que j’ai envie de laisser, c’est ceci : Gaza = Guernica.
    le même fascisme, destructeur de vies humaines, exerçant des représailles punitives sur des populations civiles.
    La barbarie ne peut, pour des peuples civilisés, jamais se justifier.
    Je n’aimerai pas être israélien aujourd’hui, je serai trop honteux de ce que l’on fait subir à des êtres humains, en mon nom…
    Guantanamo, Abou Graïb, ces noms de l’horreur humaine prouvent assez qu’al-quaida a en fait gagné.
    une démocratie a basculé définitivement dans la monstruosité, comme ses adversaires, au nom d’une loi de vengeance. Tout le contraire de ce qu’à Nuremberg les démocraties triomphantes voulaient prouver.
    On ne gagne pas contre la barbarie par des moyens barbares : on perd à tous les coups.
    Et la barbarie alors avance à grands pas. Et les forts du moment seront faibles demain, Carthago delenda est …
    qui sera en ce moment le Picasso de Gaza ?

    Guernica

    randal

    2 août 2014 at 15 h 11 min

  2. l’énergétique, enjeu capital qui nous plombe la méditerranée : http://www.lesclesdumoyenorient.com/Le-gaz-en-Mediterranee-orientale.html. par exemple en 2012 : http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20120722trib000710242/mediterranee-israel-renforce-son-dispositif-militaire-autour-de-ses-gisements-de-gaz.html.
    j’ai du mal à croire à un conflit de civilisations, tout se résume – ou du moins tend – à une histoire de pouvoir sur l’énergie des 50 années à venir : qui le maîtrise maîtrise l’avenir, et je suis absolument d’accord avec ton « La région la plus « sensible », c’est évidemment le Proche-Orient, parce qu’il détient le pétrole.  »

    il y a un peu plus de 5000 habitants au km2 à gaza, tu balances un caillou, c’est touché coulé à tous les coups. pas d’eau, pas de bouffe, pas d’électrac’, les écoles bombardées, les hostos, et tout le reste, n’importe où parce que de toute façon, où que ça tombe c’est le carnage. quoi faire quand un pays entier devient dingue ?

    zozefine

    2 août 2014 at 18 h 47 min

  3. Impeccable, comme toujours. Merci.

    gemp

    3 août 2014 at 16 h 20 min

  4. Et coucou !

    Comment allez-vous tous? Y a drôlement longtemps que je n’étais pas passé par ici !
    Bon boulot Gavroche ! En plus ils ont profité qu’on était en été, en train de dorer sur la plage …

    cremedecanard

    2 octobre 2014 at 21 h 02 min


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