LES VREGENS

Souvenirs de l’école d’avant

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Ce matin en buvant mon café, je lisais le dernier numéro du Diplo, et notamment l’article de Gilles Balbastre, C’est toujours la faute à l’école.

Il causait, évidemment, de ce qu’était devenue « l’école républicaine » dans les quartiers, tout ça sous un gouvernement « socialiste ». Et bien sûr, des réactions – paroles divines reprises en chœur par les médias – de nos bons ministres à la suite des attentats de janvier, l’école étant censée réhabiliter et plus vite que ça « ses rites » et « ses symboles »(hymne national, drapeau, devise…)

Ça m’a fait penser aux écoles militaires, à la levée des couleurs au son du clairon, au merveilleux livre d’Yves Gibeau Allons z’enfants, à Pétain (Travail, Famille, Patrie) et aux scouts, et à Zéro de conduite.

zŽro de conduite 1933 rŽal : Jean Vigo Collection Christophel

Zéro de conduite
1933
 Jean Vigo

Et puis, Gilles Balbastre raconte ses rencontres avec les professeurs de ces établissements réputés « difficiles », à Roubaix, et à Marseille. Dans mon lycée à moi, le Lycée Saint-Exupéry (baptisé Lycée Nord). Il fut le lycée de Gabrielle Russier, que tout le monde a oublié aujourd’hui. Il fut aussi celui de « la meilleure classe de Marseille » (la mienne, si, si) devant le lycée des riches (le Lycée Thiers, si bien nommé, en plein centre ville). Preuve que les enfants de pauvres peuvent faire aussi bien que les autres, sinon mieux. Même sans le matraquage sur la défense des « valeurs de la République ».

J’y suis entrée en septembre 1968, en sixième.

Je me souviens des manifs de l’Union des comités d’action lycéens. Des quartiers Nord jusqu’à la Canebière, ça faisait une sacrée trotte. Je me souviens des réunions des jeunesses communistes à la Maison du Peuple dans le quartier de Saint-Louis. De l’Huma et de La Marseillaise qu’on vendait le dimanche. Et des cafés qu’on allait boire après au bistrot du coin. Et du monde qu’on voulait changer. Si on avait su que quarante ans après, la « gauche » ferait encore pire que la droite…

Et je me souviens de la plupart de mes professeurs. C’est grâce à eux que je me suis construite.

M. Ajouc, notre prof d’Histoire, qui nous faisait rire en nous parlant des égyptiens et des romains. C’est à lui que je dois ma passion pour cette discipline, c’est à lui aussi que je dois mes études dans ce domaine.

M. Béranger, notre prof d’allemand, toujours très élégant en costume trois pièces et nœud pap. Madame Calvié, une toute petite bonne femme qui nous apprenait le russe. Oui, le russe dans un lycée des quartiers, c’était possible à l’époque.

Et horreur … de mes profs de maths : Mlle Chandebois, une vieille fille ratatinée et méchante, qui avait déclaré à ma mère que j’étais nulle, puis Mlle Chabanis, qui était une adepte des coups de règle et de l’arrachage de cheveux. Pourquoi je n’aime pas les maths, hein ?

Plus tard, je me souviens de Madame Ercole, notre prof de français et de latin, mais aussi de grec, elle portait Y de St Laurent, et dès que je sens ce parfum, je revois son visage. Et j’ai précieusement conservé mon Gaffiot. Un signe, à l’heure où l’on parle de supprimer le latin, devenu inutile, comme l’Histoire ou la philo. Sans doute des matières qui ouvrent un peu trop les esprits…

Je me souviens de Madame Pessemesse, ma prof de gym, une rouquine à la figure pleine de taches de rousseur, elle avait drôlement la pêche malgré son âge qui me paraissait tellement avancé à l’époque. Si elle me voyait maintenant, encore plus « vieille » qu’elle… !

Et bien sûr, je me souviens de mon prof de philo, M. Giovanazzi. Un petit bonhomme très sec, infirme (il avait eu la polio et marchait avec une béquille). Il était formidable et passionnant. C’est simple, à la fin de l’année, toute cette classe de pauvres des quartiers nord (dont la plupart vivaient dans les HLM voisins) a pleuré toutes les larmes de son corps rien qu’à l’idée de ne plus faire de philo après. Et a fait un carton au bac.

Je me souviens encore du sujet du bac : L’homme est un loup pour l’homme (homo homini lupus), et j’ai même (ah, souvenirs) gardé le brouillon de l’épreuve dans mes archives.

Homo homini lupus

Bon, à cette époque, même si je me souviens de certaines familles qui ne mangeaient pas tous les jours, la plupart des parents de mes petits camarades avaient encore un boulot.

Et le lycée était « moderne », on avait des toilettes garçons et filles, propres, avec des portes qui fermaient, une bibliothèque, une infirmière scolaire à demeure, des assistantes sociales, des installations sportives dignes de ce nom, etc. Les pions étaient de jeunes étudiants (et pas des vieux de 40 ans toujours en contrat aidé) et la surgé (une grosse dondon aux mamelles imposantes) faisait la guerre aux « dos-nu » (j’en ai fait les frais) et pas aux jupes trop longues. C’était dans les années 70. Sous Giscard, un président de droite.

Aujourd’hui, voici ce que raconte le proviseur de mon ancien lycée :

« Chaque fois qu’un journaliste me contacte, il me demande le nombre de musulmans ou de gens noirs ou d’origine maghrébine. Je réponds que mes élèves sont très majoritairement dans une situation sociale, économique et géographique de relégation. Ils agitent leur grelot “religion, communautarisme” ; je réponds réalité sociale, absence de perspectives économiques. »

Ben ouais. Comme ailleurs dans les quartiers « défavorisés » (à qui la faute?) à Marseille, ma ville toujours, Marseille la belle, la révoltée, la ville autrefois sans nom, le taux de pauvreté atteint 25 %.

Extrait de l’article de Gilles Balbastre :

Le chômage dans les quartiers nord dépasse les 50 %, mais nombre d’habitants naviguent entre non-emploi et boulots précaires. Ici, un Marseille des services et sa kyrielle d’emplois dégradés ont effacé d’un trait le Marseille industriel d’antan. La transformation de la façade portuaire en offre la meilleure illustration. Les industries traditionnelles telles que l’agroalimentaire (huileries, savonneries, etc.), les réparations navales ou la métallurgie ont disparu pour faire place à un immense réaménagement commercial et ludique destiné au million de croisiéristes et aux classes moyennes supérieures . Des catégories auxquelles le maire, M. Jean-Claude Gaudin, fait les yeux doux : les centres commerciaux Les Terrasses du port (cent quatre-vingt-dix boutiques et restaurants, confiés à la société britannique Hammerson) et Les Voûtes de la Major (sept mille deux cents mètres carrés de surfaces commerciales) sont ouverts sept jours sur sept, avec des nocturnes régulières. Il suffit de se promener le samedi après-midi pour croiser à chaque détour d’allée les femmes de ménage d’Onet, les gardiens de Securitas, les serveurs des bars et des restaurants, les  vendeuses des boutiques, aux horaires plus que flexibles, aux contrats mal définis, parfois à temps partiel. Ce sont les parents des élèves du lycée « Saint-Ex ».

C’est aujourd’hui, sous Hollande, un président « socialiste ».

Alors, les pauvres des quartiers ne sont pas Charlie. Et plus que jamais, moi non plus !

5 Réponses

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  1. Excellent article qui en illustre un autre, tout aussi passionnant.
    Combien de fois va-t-il falloir répéter que « l’Ecole » n’est jamais que le reflet de la société dans laquelle on l’observe et qu’elle ne peut aller à l’encontre de la réalité économico-sociale dans laquelle elle baigne ?
    Alors qu’elle devrait élever, et la plupart des enseignants essaient de le faire, on lui donne les moyens et les programmes pour abaisser.
    Les responsables politiques, fondés de pouvoir du capital, sont des nains aux ordres de la finance mondialisée. Ils ne veulent plus de citoyens, mais des consommateurs. Donc, on a droit depuis des décennies à une école qui fabrique des consommateurs.
    A propos de « souvenirs » : dans les années cinquante, début soixante, en terminale venaient des représentants des divers secteurs économiques qui expliquaient aux élèves quelles filières ils devaient parcourir pour devenir ingénieurs, juristes, médecins, et autres professions nécessitant quelques années d’études post-bac, en nous annonçant qu’ils nous « attendaient » avec impatience.
    Dans les années 80, j’ai vu arriver dans mes classes, des représentantes de l’ANPE, venir encourager mes élèves à réussir leurs examens dans la mesure où CAP, BEP ou Bac Pro en poche, ils pourraient bénéficier plus tôt des indemnités de chômage.
    Un futur absolument enthousiasmant.
    Deux générations en précarité, en concurrence absolue, avec des différences de revenus qui ne cessent de se creuser entre les plus riches et les plus pauvres.
    A part cela, « tout va très bien Madame la Marquise, tout va très bien.. » Le marché de l’art ne s’est jamais aussi bien porté.

    Max Angel

    7 juin 2015 at 11 h 15 min

  2. Eh non, tout le monde n’a pas oublié Gabrielle Russier… lorsque j’ai été nommée à la fac d’Aix, il y a bien longtemps, ma directrice s’est présentée à moi comme « la mère du héros de l’affaire Russier ». Ça m’avait assez choquée à l’époque, moi qui sortais de la lecture des lettres de prison de G.
    Ton article me parle, tant dans ses évocations (j’étais en gros les mêmes années que toi dans un grand lycée du département voisin) que dans ses analyses.
    Merci pour ça.

    bleufushia

    7 juin 2015 at 14 h 05 min

  3. Le « lycée d’État de garçons » où j’ai usé mes culottes était tout le contraire : une majorité écrasante de fils de médecins, notaires, avocats, experts-comptables et cadres A de la fonction publique. On disait ouvertement aux internes, dont j’étais, que l’on nous faisait une faveur en nous acceptant. Je me souviens même avoir entendu le mot « charité » à propos des activités du foyer des élèves ! Les internes, les « boursiers » comme les nommait avec mépris le proviseur, venaient du reste du département et étaient fils de rien, fils de paysans ou d’employés.

    Pas bien loin, il y avait le lycée prolo. Toujours mal noté aujourd’hui quand « mon » lycée est toujours LE lycée du département où il faut aller. Maintenant il n’y a plus d’internes et, par conséquent, le semblant de mixité sociale s’est évaporé… Et je peux en écrire autant de la ville où je vis aujourd’hui. Alors l’athée ricane quand on me chante que la ségrégation scolaire serait due aux seules écoles cathos.

    Un partageux

    7 juin 2015 at 23 h 03 min


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