LES VREGENS

Le blanchiment des troupes coloniales

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J’ai regardé dernièrement un documentaire intitulé Le blanchiment des troupes coloniales.

Je ne connaissais pas du tout cette histoire.

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Elle commence à l’été 1940, au moment où De Gaulle cherchait à rallier des troupes pour constituer une armée, afin de devenir un partenaire crédible auprès des britanniques.

C’est Leclerc (lequel a rejoint De Gaulle à Londres dès la fin juillet 1940) qui va s’y coller, en ramener dans son giron les troupes coloniales de l’ Afrique Equatoriale Française dont la capitale, Brazzaville, va vite devenir celle de la France Libre.

Dans les débuts, et pratiquement jusqu’en 1944, les 2/3 des Forces Françaises Libres seront composées de troupes coloniales, et notamment africaines, ceux qu’on appelait les « les tirailleurs sénégalais ».

A ce moment là, même si les pères de certains d’entre eux avaient déjà participé à la boucherie de 14 et qu’ils suivirent leur exemple, la plupart furent recrutés un peu contraints et forcés. La promesse d’être nourris, habillés, et celle d’une solde qui permettrait de faire vivre leur famille, en ont décidé le plus grand nombre. Dans leur grande majorité, c’étaient des paysans, qui n’avaient même jamais vu un camion, un pistolet mitrailleur, et encore moins un char. C’est aussi à cette époque qu’ils participèrent aux « grands travaux » pour préparer la guerre, et notamment construire des routes, et récolter le caoutchouc pour équiper les armées alliées. Ce n’était pas de l’esclavage, dit l’historien canadien Eric Jennings (il n’y avait pas de « traite ») mais du travail forcé, certainement.

Construction de routes, été 1940

Il faut dire qu’au début de la guerre, les FFL étaient sous-équipées, leur seule richesse étant ces hommes venus des colonies.

La première victoire de la France libre, ce sont eux qui la remportèrent, à Koufra en Lybie. Dans les conditions qu’on imagine.

1er mars 1941 Koufra

L’année suivante, en 1942, la colonne Leclerc effectua une série de raids en direction du Fezzan (en Libye). En 1943, le Fezzan est conquis et la colonne Leclerc fait sa jonction avec la 8e armée britannique qu’elle accompagne dans la campagne de Tunisie en s’illustrant notamment à Ksar-Rhilane.

Beaucoup plus tard, en 1943, les américains entrent dans le jeu. C’est le moment ou va être officiellement créée la fameuse « Deuxième DB ».

Et là, le ton change. C’est la première étape du « blanchiment ». Car pour les américains, pas question de conserver des noirs dans une division blindée. Ils sont « inaptes à utiliser le matériel de la guerre moderne ». Ils seront certes déguisés en GI, mais resteront de simples troufions. Seuls les blancs seront admis aux plus hautes fonctions.

Et Leclerc cède.

Le périple des tirailleurs sénégalais va donc continuer, à pied. Ainsi, c’est la 9ème Division d’Infanterie Coloniale qui participe à la prise de l’ile d’Elbe, où la garnison allemande est attaquée et vaincue par les troupes françaises du général de Lattre de Tassigny venues de Bastia comprenant la presque totalité des effectifs de la 9e division d’infanterie coloniale, mais aussi des Tabors marocains, des tirailleurs sénégalais et un groupe de commandos.

Les tirailleurs sénégalais vont aussi participer au débarquement en Provence, à la libération de Toulon, puis à celle de Marseille.

C’est dans les Vosges que l’histoire va s’arrêter.

Car les noirs, c’est bien connu, ne supportent pas le froid, à la différence des autres soldats, et notamment des troupes d’Afrique du Nord, qui elles, apparemment, n’ont pas eu de problème. Le froid, ce fut la raison officielle. Celle-là, et une autre, encore moins glorieuse, selon un hallucinant document présenté dans ce film, « les grandes villes exercent une mauvaise influence sur les tirailleurs sénégalais ».

De l’art de suggérer aussi sans le dire qu’il fallait protéger « nos femmes » des hordes barbares.

Il faut croire que l’Europe devait être libérée par des blancs, question de prestige du colonisateur. Il fallait donc rapatrier nos bons soldats noirs dans leur pénates.

Et c’est ainsi qu’on assista à des scènes surréalistes, sans aucune justification stratégique bien au contraire, et ce sont 20 000 tirailleurs sénégalais aguerris et bien formés qui vont être remplacés par des FFI, pourtant inexpérimentés, qui vont récupérer non seulement les armes, mais aussi les uniformes des africains.

Récupération des uniformes

Les tirailleurs sénégalais furent trimballés ensuite pendant des mois et sans la moindre solde (leur rapatriement n’étant pas une priorité en temps de guerre), dormant n’importe où, dans des granges ou des casernes désaffectées, le plus souvent dans le plus total dénuement. Certains d’entre eux ne regagnèrent leur pays qu’en … 1947.

Le bouquet final, c’est la révolte de Thiaroye en décembre 1944.

Les tirailleurs sénégalais réclament simplement leur dû. Ils seront pourtant massacrés. Sans doute pour services rendus à la France.

Et en aout 1944, Paris est libéré… par des blancs.

Gen. Charles de Gaulle, foreground wearing hat, leads a victory parade down the Champs Elysee in Paris, France, Aug. 31, 1944. De Gaulle talks with Gen. Jacques le Clerc, left, in the march to celebrate the Allied liberation of Paris from German forces in World War II. (AP Photo)

Pour ceux qui l’ont raté :

Et aussi, le très beau film de Sembene Ousmane, Camp de Thiaroye, prix spécial du jury à la Mostra de Venise en 1988. Il n’est publié en DVD qu’en 2005 :

Cette version n’est pas de très grande qualité, mais elle a le mérite d’exister.

Sinon, le DVD est en vente dans toutes les grandes enseignes.

Alors, ça m’a rappelé Léopold Sedar Senghor (cité dans le film) :

On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat Inconnu.
Vous, mes frères obscurs, personne ne vous nomme.

Mais aussi cette nouvelle d’un de mes écrivains préférés, Chester Himes  parue dans son recueil Une messe en prison, et intitulée Deux soldats. Même si c’est une nouvelle très courte, elle est quand même trop longue pour être retranscrite ici. Elle raconte l’histoire d’un petit groupe de soldats qui se retrouvent face à un mitrailleur nazi, puis à un Stuka en folie, en plein désert.

Extraits :

Ce fut le septième soldat, qu’ils découvrirent dans le cratère lorsqu’ils relevèrent la tête en crachant du sable, qui fit se rétrécir les yeux du première classe Joshua Crabtree, allumant dans son regard une lueur foncièrement malveillante. Le septième soldat était un Noir américain vraiment très noir, et le première classe Crabtree était natif d’Elmira en Géorgie. La vue d’un Noir portant un uniforme semblable au sien suffisait à le rendre dingue. Pour un peu il aurait dégainé son arme et fait sauter la cervelle de ce macaque…

C’est une histoire triste, et elle finit mal, évidemment, mais :

Et même quand George [le soldat noir] fut mort, dans son cœur, le soldat Crabtree continua à le porter, pendant des jours, des semaines, des années, jusque chez lui, jusqu’en Géorgie.

Bibliographie :

Eric Jennings La France libre fut africaine, Paris, Perrin/Ministère de la Défense, 2014

 

Written by Gavroche

14 août 2016 à 10 h 23 min

Une Réponse

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  1. Toute cette histoire est une honte absolue et l’est toujours, voir comment les survivants ont été pensionnés avec des clopinettes.

    Qui remonte à au moins la Grand Guerre : je n’arrive pas à retrouver le nom de ce fumier de général qui traitait les tirailleurs sénégalais de marchandise à consommer avant l’hiver.

    La honte absolue dans ce domaine, Sarko la fait vivre en préconisant de supprimer le regroupement familial. Le MEDEF dont il n’est que l’exécutant veut bien de la force de travail des étrangers de couleur, mais pas plus. C’est vrai, mon cher Nicolas, ce ne sont pas des humains comme nous, qui avons besoin de notre famille et notre famille de nous. Tout à fiat, Monsieur Gattaz.

    Al Ceste

    23 août 2016 at 8 h 33 min


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