LES VREGENS

Ce que me dévoile « NIQAB HORS-LA-LOI »

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Dans le roman de John Irving « Je te retrouverai », le personnage principal fait une cure psychanalytique. Et ce qu’il a à dire est très compliqué à raconter. Comme il ne sait pas par où commencer, l’analyste lui dit simplement : « Chronologiquement ». Donc je vais essayer de dire chronologiquement les choses.

Ma première « vraie » rencontre avec une musulmane ostensiblement musulmane, ce fut à Genève. J’avais évidemment mille fois rencontré des femmes en foulard ou en tchador dans mes voyages ou au pays, mais je n’en pensais pas grand-chose, ayant eu des grands-parents qui ne sortaient pas volontiers en ville « en cheveux ». Et puis porter un foulard, il suffit d’une balade dans les campagnes pour en comprendre l’utilité et la banalité. Et aussi, il faut se le rappeler, c’était une époque où, en gros, on s’en foutait complètement. Pendant des années je me suis baladée dans la rue en noir, pull me descendant quasi jusqu’aux genoux, pieds nus, alors franchement, le foulard… Mais là, c’était mon premier niqab, il y a au moins 30 ans.

Néfertiti au teint bistre, haute et mince, en niqab bordeaux foncé dans lequel s’engouffrait le vent et comme poussée par lui, son visage d’éthiopienne tellement hiératique, tellement noble que j’en suis restée sidérée. Et une fois passée l’admiration pour ce spectacle d’une grande beauté, sont venues les pensées plus réflexives. Pauvre femme opprimée, par exemple. Mais à tourner cette idée dans tous les sens, je me suis dit qu’en talons hauts et mini-jupe, elle n’aurait pas pu faire trois pas dans la rue sans être pourchassée par des mâles en rut.  Donc peut-être opprimée, mais en bénéfice secondaire la possibilité de se promener tranquillement.  En fait, pour cette femme-là, mais également pour mes élèves de FLE réfugiées d’Afrique et du Moyen-Orient,  beaucoup plus préoccupante était la question de l’excision et de l’infibulation. Dans la mesure où ce niqab pouvait signifier sa mutilation sexuelle, je trouvais terrible – mais en soi, pour le coup d’œil un peu prédateur, je trouvais ça tout simplement magnifique !

Juste donner une idée « d’où je parle » : je suis une bourgeoise dans la dèche, je vis seule avec 100 chats sur une île grecque, athée mais de culture calviniste,  sexagénaire, éduquée,  sans enfant, végétarienne, sans slip de bains parce que je refuse de me baigner habillée (et si c’est impossible de me baigner à poil, je ne me baigne pas du tout) et hyper-réactive au paternalisme. En gros. Avec le MLF en ADN, en mélange avec d’autres choses. Donc a priori, la domination masculine, je hais, je fuis et j’ai fui, et je la vois partout.  Mais aussi la domination du fric, des lobbies, du néo-libéralisme. La domination de l’homme sur la femme ne me semble pas fondamentalement différente de la domination du banquier sur le péquenaud.

Lorsqu’on a commencé à péter un plomb sur l’habillement des musulmanes « radicales » en France, j’habitais déjà la Grèce, et je n’ai pas connu « IRL » la montée de l’intolérance vestimentaire et symbolique qui nous a conduits là où nous sommes actuellement. Il faut dire que la crise grecque, un sociocide, m’a plongée dans une autre problèmatique, et bien plus dramatique (pour les grecs, pour moi) que cette histoire de chiffons. Donc c’est à travers les niouzes sur l’Internet, et aussi via les échanges sur Facebook que j’ai commencé à me rendre compte que ma sublime éthiopienne de Genève, aujourd’hui, à Nice ou ailleurs en France, se ferait insulter, cracher dessus, malmener voire conduire au poste de police.

L’histoire du burkini a fini par me réveiller vraiment. Le nom est ridicule, la chose vraiment moche, ce qu’elle signifie désolant, la pensée immédiate « Pauvres femmes opprimées ! ». Au départ, c’est vrai, j’étais anti-burkini. Mais je suis anti-tout : en tant qu’ une « à poil dans l’eau » convaincue, le burkini n’est pas fondamentalement différent du maillot une pièce ou deux, du string ou du short, et l’argument  « je suis libre, d’ailleurs je fais du topless » me fait le même effet que les « végétariens » qui disent « je ne mange pas de viande mais je mange du poisson ».  Le moindre cm2 de tissu sur le corps pour aller dans l’eau est une hérésie, une contrainte intolérable et une oppression vaguement religieuse, et assurément sociale. Totalement intégrée comme norme, donc tache aveugle, invisible à la conscience de la plupart des gens.

Et puis je suis tombée sur ces fameuses photos, cette femme en justaucorps noir, un turban autour de la tête et une chasuble bleu turquoise, en train de piquer un roupillon sur la plage dans la position de la femme enceinte, et que quatre flics en noir, armés, habillés jusqu’au trognon de leur uniforme sinistre et de leur bonne conscience commencent à entourer de toutes parts, le tout sur une plage bourrée de monde en train de frire au soleil tout en n’en perdant pas une miette, et qui devait puer à 10 kilomètres l’huile solaire. Au fil des photos, cette femme encadrée, surplombée par les flics, se déshabille (mais garde son turban), et on lui voit les bras. Personne ne se lève, personne ne semble protester. L’hallali, les jeux du cirque, le petit spectacle bien scandaleux qu’on pourra raconter en buvant l’apéro.

Et j’ai ressenti une empathie folle pour cette femme. Je me suis imaginée à sa place, profitant d’un moment pour faire une sieste, un peu chaud à cause des habits, mais quand même, un moment de liberté parmi les cris des enfants qui jouent, des discussions joyeuses tout autour, et ce réveil au pied des flics, la honte, l’humiliation de devoir se déhabiller comme ça en public, avec tous ces regards agressifs, sans compassion, rivés sur soi. Et puis ce n’était pas qu’elle, et même sîl y avait un peu de provocation dans cette scène (des journalistes (?) ont même prétendu que cela avait été entièrement bidouillé, comme une comédie), il y avait d’autres cas de femmes verbalisées, humiliées en public, parfois devant leurs mômes. Traitées d’extrêmistes, radicales, opprimées, provocatrices, alors que les talibans de l’habillement féminin sont vent debout contre ne serait-ce que la présence des femmes sur la plage, a fortiori nageant en burkini. Ces femmes courageuses démontraient exactement le contraire de ce qui leur était reproché. Au lieu de les encourager, on les chassait des plages !

Tout cela a donné lieu à beaucoup d’échanges sur les rézosocios, j’ai participé à la discussion sur mes pages Facebook, mon compte Touitteur, mais comme des milliers d’autres pages et comptes, et aussi des milliers de téléphones, mails, discussions, pages de blogs, articles. Des pour, des contre, des milliers d’arguments auxquels j’ai apporté ma pierre, assez obstinément, jusqu’à la nausée de certaines et certains. Et quelque part, par delà les arguments,  très vivace et qui travaille encore beaucoup en moi me reste ce sentiment d’empathie violente pour cette femme en noir et bleu humiliée sur la plage. Quels que soient les tenants et aboutissants donnant lieu à cette scène, celle-ci est à la fois intolérable et symbolique de ce que, dorénavant, des gens normaux arrivent à tolérer au nom de ce qu’ils pensent être la liberté, la fraternité et l’égalité.

Et puis un petit malin qui adore glisser des peaux de banane intellectuelles sous mes pieds fesse-de-bouquiens m’a mis en lien un documentaire sur Youtube : Niqab hors-la-loi . Entre l’époque de ma belle éthiopienne et maintenant, je ne peux pas dire que je sois restée imperméable au discours vilipendant le niqab (et le sitar, ai-je appris grâce à ce documentaire – les yeux sont voilés également). Même si mes occasions de croiser des femmes entièrement couvertes ont été rares, je pense à ces très nombreuses femmes au Kosovo, et à l’inquiétude de mon hôte là-bas qui s’alarmait de l’omniprésence d’imams extrêmement radicaux dans le pays. Et je dois bien dire que ces rencontres m’ont chaque fois heurtée, presque offensée.

Donc j’ai regardé ce documentaire un peu à reculons. Bien persuadée à l’avance de ce que j’en penserais à la fin : que du mal. Mais à la fin, je me suis retrouvée bouleversée. Et je l’ai regardé une seconde fois, puis une troisième, pour en tirer une petite vidéo d’images et de paroles prises au fil du déroulement de ce documentaire. Parce que pendant le premier visionnage, il s’est passé quelque chose d’important, quelque chose qu’on ne fait pas assez souvent, et qu’on devrait pratiquer systématiquement : l’auto-analyse de ses propres réactions. Pour autant qu’on puisse le faire, bien sûr.

La première alerte qu’on peut avoir d’un risque de projection, c’est justement ce sentiment d’être heurtée, offensée, atteinte d’une quelconque manière par une expérience en cours. Qu’est-ce qui EN MOI réagit, s’oppose si violemment à ce que je vois, ce que je vis ? Alors le plus souvent cette réflexion sur ses propres réactions aboutit à un accord avec soi-même : je suis choquée (ou tout autre sentiment) et étant donné ce que je comprends de ma réaction, elle a bien lieu d’être. Mais parfois le doute s’installe. Devant ces non-visages en train de dire LEUR réalité, d’où me venait ce malaise, ce sentiment en fait d’être agressée, mais visuellement ? Parce que rien dans leur discours n’est vraiment agressif – et étant donné ce qu’elles doivent endurer dans la rue, dans la vie sociale, elles sont même singulièrement peu agressives verbalement.

Et puis j’ai réalisé que ce qui me heurtait, c’était, simplement, de ne pas les VOIR me parler. On dit que les ours les mieux dressés, ou les plus gentils nounours, restent toujours extrêmement dangereux, car, contrairement aux loups ou aux fauves, ils n’ont absolument aucune expression faciale pour indiquer/révéler leur état d’esprit, leur humeur. Un loup ou un lion très fâchés, on le voit tout de suite, on reconnaît les signes avant-coureurs d’une attaque. Un ours, rien, la face expressive comme un flan, et hop, il vous arrache la tête. Ces face cachées de femmes, ne laissant que les yeux ou, pire encore, rien du tout, nous font perdre une grande partie de ce qu’on utiliise pour communiquer. Leur corps et leur tête entièrement cachés, et les voir passer est aussi inquiétant que le passage d’un ours. Ce qui nous sert à toutes et tous d’indices non-verbaux pour décrypter un discours, elles nous les enlèvent. Pire encore : elles nous voient sans être vues, nous qui, justement, sommes des livres ouverts à qui sait lire ces indices (en fait, nous savons, sauf accident neurologique, toutes et tous lire ces indices – même s’ils peuvent être trompeurs, ils existent toujours et nous les connaissons inconsciemment).

Elles n’ont rien à apprendre de la communication quant à ce que nous, nous révélons, dans leur démarche de dissimulation : elles nous voient – probablement pas « clairement », mais, suffisamment. Mais nous, nous avons tout à apprendre, en particulier apprendre à renoncer à jouir d’une partie essentielle de nos outils pour être, communiquer et agir avec les autres. Et c’est peut-être encore pire dans une situation de réception distante, comme un film, une photo, ou même une rencontre rapide dans la rue. Nous sommes heurtés par ce refus manifeste d’interagir « normalement » (verbal ET non-verbal). Dans la rue, pour nous, il n’y a pour finir plus rien à voir (à interpréter, à décoder) et sur une vidéo ou lors d’une rencontre, le double de travail, décortiquer ce qui est dit, le ton de la voix, son timbre, la vitesse, mais presque rien d’autre. Leur manière de proposer l’interaction est tout simplement flippante pour des cultures qui ont besoin de regarder, voire de toucher, pour que la parole devienne discours intelligible.

Du coup, aidée par cette réflexion personnelle sur la proxémique occidentale bouleversée par le niqab et le sitar dans nos vies, j’ai regardé d’un tout autre œil et écouté autrement cette vidéo, autre œil et autre oreille qui m’ont donné envie de faire ce « diaporama » posé sur Youtube. C’est « non répertorié », donc vous n’y arrivez que via l’adresse. Je ne sais pas si cela peut aider à considérer autrement ces femmes dans leur démarche.  Ou si cela peut pousser à consacrer un instant d’introspection devant une réaction de rejet immédiat et spontané, aussi bien d’ailleurs pour y dévoiler autre chose que ce que je me suis dévoilée à moi-même.

Pour finir, je garde en mémoire le constat accablant de la sociologue Nilufer Göle, au cours de ce film:

ne reconnaissant pas le droit d'agir de ces femmes religieuses le féminisme a complètement raté le rendez vous avec les femmes musulmanes

Written by zozefine

28 août 2016 à 15 h 27 min

Publié dans Non classé

5 Réponses

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  1. Merci Sylvie.
    J’ai regardé.

    Dérangeant, certes, mais d’utilité publique, comme disait l’autre. En tous cas, ça pose une foultitude de questions.

    En fait, j’ai tellement d’idées qui me viennent que je ne peux commenter tout de suite. Je vais mettre tout ça en ordre (dans ma tête) et j’y reviendrai.

    Juste un mot : peut-être le fait de ne pas voir ces femmes permet-il de les écouter vraiment.

    Gavroche

    28 août 2016 at 17 h 06 min

    • salut frangine ! c’est vrai : une fois que j’ai pu mettre une cause (sans dire que c’est la seule) devant mon rejet spontané de ces non-visages, oui, c’est sûr que mon écoute a été totalement différente. et c’est vrai aussi qu’avec nos heures de route, nous les vieilles meuleufeus, les regarder/écouter autrement, c’est vraiment se poser une foultitude de questions ! et sur nous et sur elles. merci pour ta réaction gavroche, que je guettais !

      zozefine

      28 août 2016 at 17 h 19 min

  2. Il n’y a rien qui me gêne vraiment avec les femmes voilées. J’ai adoré celle qui s’entraîne à la boxe, ça m’a fait rire (enfin, c’est un peu triste d’en arriver là…). Le seul truc qui m’a dérangé c’est la violence, et pas uniquement symbolique, des types de Forsane Alizza. Malaise, comparé à la simplicité du discours des femmes, dont une disant “ils ne comprennent rien”.

    Deux mots qu’on a beaucoup entendus sont “liberticide” et “résistance”, même de la part du flic vers la fin qui trouvait ce dernier “normal”.

    Très pertinentes les interventions de Christine Delphy, notamment sur la non-interrogation de la liberté d’autres femmes de porter des talons hauts, des minijupes ou du maquillage. Ainsi que le fait très européen (hors Grande-Bretagne, manifestement) et particulièrement français de “considérer les musulmans comme des gens absolument autres”.

    Super document, merci.

    gemp

    28 août 2016 at 20 h 10 min

    • Ben ouais. Les mecs des Forsane Alizza, ce sont … des mecs.
      Et effectivement, la fille qui dit ensuite « ils ne comprennent rien » n’a pas tort. Ils arrivent largement après la bataille, avec leurs petits bras. En clair, ils sont beaucoup moins fins que mes frangines…
      Et pis tiens, un lien sur une émission de France Culture, diffusée cette semaine, sur les mouvements féministes « différents » (comprendre pas « universalistes » comme peuvent l’être les féministes mainstream) :
      Et tout est dans le titre :
      http://www.franceculture.fr/emissions/grande-traversee-womens-power-les-nouveaux-feminismes/ne-nous-liberez-pas-sen-charge

      Gavroche

      28 août 2016 at 20 h 46 min

      • Ah ben si tout est dans le titre, j’ai pas besoin d’écouter, ahr ahr ahr…

        gemp

        28 août 2016 at 21 h 04 min


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