LES VREGENS

Jadis et maintenant

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Pour « lutter contre la surpopulation carcérale » et par pure bonté d’âme socialiste, le dénommé Valls a récemment annoncé la construction de nouvelles prisons.

Faut bien mettre tous les « radicalisés » quelque part : quelques terroristes barbus (enfin, ceux que notre brillante police réussit à alpaguer), mais bientôt aussi, les écolos, les gauchistes, les intellectuels, histoire de « protéger la société », mâme Michu.

Comme en même temps, on ferme les écoles « pas rentables » paraît-il (un peu comme les hôpitaux), notamment dans les campagnes (on appelle ça « le regroupement », ça passe mieux), j’ai évidemment tout de suite pensé à Victor Hugo, et à sa phrase : « ouvrir une école,  pour fermer une prison. »

Les époques se ressemblent, et l’Histoire se répète.

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En février 1848, l’insurrection met fin à la monarchie de juillet, et amène la IIè République.

Comme aujourd’hui, la situation économique et sociale à cette époque est désastreuse. C’est (déjà) « la crise », engendrée par de mauvaises récoltes, et une hausse brutale du prix des céréales et des pommes de terre,  l’agriculture est en faillite… et les gens ont faim

En cascade, les industries du textile et de la métallurgie licencient,  les usines ferment.

Et le chômage grimpe. Même si parfois, nos valeureux journalistes  parlent sans rire « d’une baisse de la hausse »…

La Bourse s’effondre, et c’est (déjà) la crise bancaire. Et le budget de l’État est dans les choux, parce que le gouvernement s’est engagé à « lutter contre le chômage » (déjà) … en créant les « ateliers nationaux » histoire de calmer la populace. Aujourd’hui, le gouvernement « réforme », avec l’aide bienveillante des entreprises, ces œuvres philantropiques tellement ignorées, et qui pourtant, débordent d’idées généreuses et désintéressées…

Alors, en novembre 1848, devant l’Assemblée qui envisage (déjà) « d’alléger le budget », Victor Hugo intervient pour s’opposer aux restrictions dans le domaine « des sciences, des lettres et des arts » :

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A un moment où elles sont plus nécessaires que jamais, car c’est à la faveur de l’ignorance que certaines doctrines fatales passent de l’esprit impitoyable des théoriciens dans le cerveau confus des multitudes. On pourvoit à l’éclairage des villes, on allume tous les soirs des réverbères dans les carrefours, dans les places publiques ; quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire aussi dans le monde moral, et qu’il faut allumer des flambeaux pour les esprits ? Si je veux ardemment, passionnément le pain de l’ouvrier, le pain du travailleur qui est mon frère, à côté du pain de la vie, je veux le pain de la pensée, qui est aussi le pain de la vie. Je veux multiplier le pain de l’esprit comme le pain du corps. 

En effet, depuis la loi du 28 juin 1833, dite « loi Guizot », chaque commune doit être dotée d’une école, chaque département d’une école d’instituteurs, et l’école doit être gratuite pour les pauvres. Dans les années 1840, le nombre d’écoles augmente, et le nombre d’élèves aussi.

Malgré le travail des enfants de plus de huit ans, toujours d’actualité.

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?
Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d’une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent.

Melencholia, Les Contemplations, 1856

Évidemment, « l’école pour tous » n’a pas réellement pour objectif de faire progresser l’égalité entre les hommes ni encore moins de les émanciper, mais surtout d’unifier la société française (« l’union nationale », déjà) et de consolider l’ordre, celui des notables (aujourd’hui on dit « les élites ») contre les menaces révolutionnaires. Aujourd’hui, on dit «la gauche de la gauche », « l’ultra gauche », voire même « l’ultime hyper totale gauche »).

 Il s’agit de garantir « l’ordre et la stabilité sociale ». Et aussi le bizenesse, parce que faut pas déconner.

Par conséquent, le peuple ne doit être « éclairé » que juste ce qu’il faut : lire, écrire, compter et des notions en histoire et en géographie, pas besoin (déjà) d’avoir lu La Princesse de Clèves…

Et (déjà) règne un ensemble de préjugés, qui font que l’on considère traditionnellement les miséreux comme coupables de leur état. Le mot « assisté » n’existe pas encore, mais quand même. Le misérable est un criminel né. Dans les milieux des notables (des élites) on condamne les vices et les mœurs des pauvres (aujourd’hui, ils sont « sauvageons », « racaille », ou ils votent Front National). La mendicité et le vagabondage sont des délits. Me rappelle quelque chose, tiens… Le grand retour du « glanage » et de son interdiction…

La pauvreté, c’est bien, mais seulement à la télé, pour faire pleurer Ginette devant son écran, avec son pastaga et son paquet de chips de chez Lideul. Ou Marie-Caroline, devant son écran, avec sa coupe de Dom Pérignon millésimé et les petits fours de chez Fauchon.

Car tout le monde sait bien, au fond, hein, Mâme Michu, que les pauvres sont des feignants … Pas pour rien que (déjà) les dépenses d’assistance sont réduites.  Même s’il y a autant de pauvres et de marginaux qu’à la fin de l’Ancien Régime.

Pour Victor Hugo, la pauvreté n’est pas une fatalité. Être pauvre, ce n’est pas « normal ». La pauvreté n’est que la conséquence d’un système économique et politique.

Dans Les Misérables :

Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre, ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci, pourront ne pas être inutiles.

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L’enfant Gavroche est le symbole de cette injustice, considéré comme un criminel né, il est seulement une victime. Et vlatipa que Hugo fait de la « victimisation » (le mot est « tendance », même « à gauche »), en condamnant une société qui suscite la pauvreté et qui perpétue l’ignorance pour mieux paralyser les gens faibles et les empêcher de réagir. Hier comme aujourd’hui, notre société engendre bel et bien la misère, et dans le monde entier : accentuée dans les pays déjà pauvres et désormais et à nouveau présente chez nous. Aujourd’hui, les pauvres ont « le choix » entre se battre juste pour survivre, et si ce n’est pas encore le cas, subir une sous-culture abrutissante qui ne les rend pas « citoyens » (encore un mot LQR) mais simples « consommateurs ». La misère est structurellement inscrite dans notre monde, au profit (c’est le cas de le dire) d’une poignée de nantis. C’est bien les gouvernements qui produisent la barbarie dans nos rues.

Les bourgeois du XIXè siècle, repus, jouisseurs, aveugles, ne voyaient pas plus loin que le bout de leur portefeuille. Et aujourd’hui ?

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Un mal moral, un mal profond nous travaille et nous tourmente ; ce mal moral, cela est étrange à dire, n’est autre chose que l’excès des tendances matérielles. Eh bien, comment combattre le développement des tendances matérielles ? Par le développement des tendances intellectuelles. Il faut ôter au corps et donner à l’âme. 

Ces valeurs qui n’ont pas de prix, et dont on nous rebat pourtant les oreilles, tout en les piétinant allègrement…

Multiplions les poètes …

 Dieu le veut, dans les temps contraires,
Chacun travaille et chacun sert.
Malheur à qui dit à ses frères :
Je retourne dans le désert !
Malheur à qui prend ses sandales
Quand les haines et les scandales
Tourmentent le peuple agité !
Honte au penseur qui se mutile
Et s’en va, chanteur inutile,
Par la porte de la cité !

Le poète en des jours impies
Vient préparer des jours meilleurs.
ll est l’homme des utopies,
Les pieds ici, les yeux ailleurs.
C’est lui qui sur toutes les têtes,
En tout temps, pareil aux prophètes,
Dans sa main, où tout peut tenir,
Doit, qu’on l’insulte ou qu’on le loue,
Comme une torche qu’il secoue,
Faire flamboyer l’avenir !

Il voit, quand les peuples végètent !
Ses rêves, toujours pleins d’amour,
Sont faits des ombres que lui jettent
Les choses qui seront un jour.
On le raille. Qu’importe ! il pense.
Plus d’une âme inscrit en silence
Ce que la foule n’entend pas.
Il plaint ses contempteurs frivoles ;
Et maint faux sage à ses paroles
Rit tout haut et songe tout bas !

Peuples ! écoutez le poète !
Écoutez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé.
Des temps futurs perçant les ombres,
Lui seul distingue en leurs flancs sombres
Le germe qui n’est pas éclos.
Homme, il est doux comme une femme.
Dieu parle à voix basse à son âme
Comme aux forêts et comme aux flots.

C’est lui qui, malgré les épines,
L’envie et la dérision,
Marche, courbé dans vos ruines,
Ramassant la tradition.
De la tradition féconde
Sort tout ce qui couvre le monde,
Tout ce que le ciel peut bénir.
Toute idée, humaine ou divine,
Qui prend le passé pour racine,
A pour feuillage l’avenir.

Il rayonne ! il jette sa flamme
Sur l’éternelle vérité !
Il la fait resplendir pour l’âme
D’une merveilleuse clarté.
Il inonde de sa lumière
Ville et désert, Louvre et chaumière,
Et les plaines et les hauteurs ;
A tous d’en haut il la dévoile ;
Car la poésie est l’étoile
Qui mène à Dieu rois et pasteurs !

Victor Hugo, Les Rayons et les ombres

Une Réponse

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  1. impeccable … et aussi évident !
    pourquoi cela semble t-il inaudible par tous ceux qui ont un accès quasi-illimité à l’information ?
    peut-être une forme de suicide collectif de la gens humaine, en attendant godot …
    pardon … l’apocalypse … à défaut de l’insurrection qui tarde !

    randal

    17 octobre 2016 at 15 h 02 min


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