LES VREGENS

Un holocauste oublié

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Je suis en train de lire un livre formidable. Les Mémoires d’un rouge, de Howard Fast.

L’auteur, entre autres nombreux ouvrages, de Spartacus.

Il y raconte son parcours, depuis son enfance misérable à New-York, jusqu’à Hollywood et en passant par la case prison pendant la période du maccarthysme, pour le seul crime d’avoir été membre du Parti Communiste américain. Ce livre est aussi et surtout une description fidèle d’une époque.

Dans ce livre, il raconte aussi ses missions comme correspondant de guerre, et notamment en Inde, pendant la Seconde guerre mondiale.

Il écrit :

Dès que l’offensive japonaise à travers la Birmanie et contre l’Assam avait donné des signes de réussite, les Britanniques avaient commencé à craindre que les Assamais n’accueillent les japonais comme leurs sauveurs et n’en profitent pour passer dans leur camp. En conséquence, les Britanniques avaient signé un accord avec les marchands de riz musulmans pour qu’ils accaparent le marché du riz – on me montra par la suite un vieux hangar à avions où étaient empilées sur neuf mètres de hauteur des tonnes de riz – dans le but d’entamer la volonté et la résistance des Assamais et des Bengalais. On me raconta que les réserves de riz que j’avais vues n’étaient qu’une infime partie de ce qui avait été retiré du marché ; et dans les jours qui suivirent, cette histoire me fut confirmée par des nombreux témoins.

C’étaient les Britanniques qui contrôlaient le prix du riz. Il est certain que, détenant le pouvoir absolu, ces derniers auraient pu confisquer le riz, et fixer eux-mêmes les prix, conjurant une immense tragédie, évitant que six millions d’êtres humains, hommes, femmes et enfants, meurent de faim.

Il décrit ce qu’il appelle la descente aux enfers de plus en plus intenable en allant dans ces quartiers miséreux de Calcutta où peu d’occidentaux ont mis les pieds : maisons pourrissantes, survivants de la famine auxquels la maigreur donnait des airs de squelettes drapés dans du tissu, boue de la mousson à hauteur de cheville, dans lesquels les gens vivaient et dormaient, yeux putréfiés et implorants des aveugles, familles accroupies autour de maigres foyers qui tentaient de combattre l’humidité oppressante, fosse ouverte à demi remplie par les pluies de la mousson, où huit ou neuf cadavres attendaient d’être brûlés, et au milieu de tout cela les vaches sacrées qui déambulaient comme dans un pré verdoyant, indifférentes à l’odeur du charbon de bois mêlée à la puanteur sucrée de la mort …

Je n’avais jamais entendu parler de cette histoire. Alors, j’ai cherché.

J’ai trouvé beaucoup d’occurrences au sujet de la famine du Bengale (surtout en anglais), mais presque toutes ne prennent en compte que des facteurs locaux, la sécheresse, un cyclone, etc.

Or, ce désastre, car c’en est un, est intimement lié à son contexte impérial, la famine ayant été concomitante avec l’extension du mouvement « Quit India » de Gandhi.

Sa gestion calamiteuse montre clairement les priorités de Churchill et de son cabinet de guerre à cette époque. Mais les biographies du grand homme font plus état de ses prothèses dentaires que de ses crimes de guerre, et cette histoire épouvantable est restée longtemps sous le boisseau.

Les famines étaient fréquentes en Inde, mais elles sont devenues de plus en plus dramatiques pendant la colonisation : les céréales étaient exportées, et les cultures vivrières remplacées par l’indigo ou le jute, beaucoup plus rentables … pour les colonisateurs.

La Seconde Guerre mondiale a encore aggravé les choses. En outre, en 1942, un cyclone a ravagé la côte du Bengale au moment de la maturation du riz, et ce qui restait des récoltes a été endommagé par une maladie. Et cette année là, l’empire britannique va mal. Menacé en Afrique du Nord par l‘Afrika Korps de Rommel, il encaisse les coups de boutoir de l’armée japonaise. La Malaisie est perdue en janvier 1942, le 15 février 1942 Singapour tombe, et en mai 1942 la Birmanie est prise par les Japonais qui menacent la frontière orientale de l’Inde. Le 5 avril 1942, la flotte japonaise mène un raid sur la base navale de Ceylan coulant 7 navires de guerre et 20 navires de transport.

Avec la montée des partis nationalistes en Inde et un éparpillement de ses forces, la couronne britannique n’est plus très sûre de tenir longtemps « le joyau de la couronne ». Le gouvernement décide alors de prendre des mesures draconiennes et potentiellement dramatiques pour éviter ou rendre difficile toute attaque japonaise en passant par le Bengale, dont la défense est très faible. Le premier ministre Churchill préconise une politique de terre brûlée dans toute la province.

Les fonctionnaires britanniques ont alors confisqué tout ce qui aurait pu apporter une aide aux envahisseurs potentiels : les bateaux, les chariots, les véhicules à moteur, les éléphants et, surtout, ce qui restait de riz, qui est, soit rapatrié au cœur de l’Inde pour nourrir les forces britanniques, soit accaparé par les marchands. De même, quasiment tous les moyens de transports de la région sont retirés : un exemple, sur 66 000 bateaux, les 2/3 sont détruits, le reste utilisé en priorité pour le transport de la toile de jute, la production principale et lucrative de la province. Même si les Japonais ne sont jamais arrivés jusque là, la nourriture de base de la population a rapidement disparu du marché.

Quelques stocks gouvernementaux ont bien été proposés, mais seulement pour nourrir les entrepreneurs britanniques et leurs employés, les travailleurs des chemins de fer et des ports, et le personnel du gouvernement. Churchill et son cabinet de guerre réservaient leurs livraisons de riz pour approvisionner l’Italie, en soutien aux Alliés.

Le nationaliste indien Subhas Chandra Bose, alors combattant avec les forces de l’Axe, avait bien offert d’envoyer du riz de Birmanie, mais les fonctionnaires britanniques ont purement et simplement ignoré son offre. L’Australie et le Canada avaient également proposé d’envoyer du blé, mais tous les navires marchands disponibles ont alors été envoyés en Grande-Bretagne, qui disposait pourtant déjà d’un stock important.

Oui, la famine aurait facilement pu être empêchée, avec simplement quelques expéditions de céréales. Ce qui fut refusé, malgré les appels répétés de deux vice-rois successifs, du secrétaire d’État de Churchill pour l’Inde, et même du président des États-Unis. Churchill voulait accumuler des stocks pour l’Europe, et les revendre après guerre pour aider la Grande-Bretagne à payer sa dette vis à vis des États-Unis.

Ainsi, en 1943, alors que des millions de personnes mouraient de faim au Bengale, Churchill a non seulement refusé d’aider les populations, mais a aussi empêché toute aide extérieure, en indiquant que de toute façon, « famine ou non, les indiens se reproduisent comme des lapins ».

Selon une théorie développée au sein de l’armée anglaise, à la différence des Sikhs du Penjab, aptes à fournir de bons soldats, les bengalis ne faisaient pas partie des « races martiales ». En clair le Bengale n’était pas prioritaire. Pour preuve, en 1944, quand le Pendjab manqua de céréales, le pouvoir britannique trouva très vite de la nourriture.

D’ailleurs, en 1942, Winston Churchill déclarait : « Je ne suis pas devenu premier ministre pour procéder à la liquidation de l’Empire britannique ».

Cette passion pour « l’Empire » n’avait donc pas pour corollaire de protéger la vie des sujets éloignés du roi, en particulier les indiens, quantité négligeable, « un peuple stupide avec une religion stupide »

Et Churchill avait une autre raison bien moche de refuser son aide : la montée des nationalismes en Inde, et la fin de l’Empire. Entretenir la famine c’était affermir son pouvoir.

Ainsi, ce sont six millions de personnes qui ont péri dans les villages du Bengale et, vers le milieu de 1943, des hordes de personnes affamées qui ont envahi Calcutta, la plupart mourant dans les rues, devant des magasins bien approvisionnés ou des restaurants servant des repas somptueux.

À Londres, le conseiller préféré de Churchill, le physicien Frederick Alexander Lindemann (Lord Cherwell), resta impassible. Il était un fervent partisan des théories malthusiennes, pour lui, envoyer plus de nourriture aggraverait la situation en encourageant les Indiens à se reproduire davantage. Churchill partageait cette opinion … comme Hitler.

 

 

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7 Réponses

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  1. On ne dénoncera jamais assez ce Winston Churchill, considéré par la majorité comme le sauveur, le résistant, l’exemple du « courage » britannique et qui est mort avec, sur ce qui lui restait de conscience, des millions d’êtres humains.
    Ah ! Il pouvait toujours dénoncer Staline et inventer « le rideau de fer » à abattre sur une Europe en ruines, les deux allaient de paire. Qu’on se souvienne de ces expéditions bidons sur les côtes de la Manche et de la Mer du Nord pour tromper Hitler, ce qui revenait à sacrifier des gamins qu’il savait voués à la mort certaine. Que l’on se souvienne de ces bombardements américano-british réduisant à néant des villes entières dont certaines n’avaient aucun caractère stratégique Le Havre et Dresden réduites à zéro. Il est vrai que le port du Havre était en concurrence avec celui de Southampton, mais chut ! Silence et paix à eux qui ont pour tombeau une ville de béton classée à l’UNESCO. J’y ai quasiment fait mes premiers pas au milieu des gravats.
    Bof ! C’est la guerre ! Gross malheur ! Mossoul ou Rakka ont pour moi, un étrange air de « déjà vu » et vécu. Ce que nos « amis » US n’ont jamais connu, tant mieux pour eux. Se souvenir du ramdam qu’ils ont déclenché pour deux malheureux gratte-ciel et des cris d’effroi et de fureur de la presse internationale… Mais quand cela se passe ailleurs… des cacahouètes, rien de plus. Chez les « barbares » une ville mise à ras de terre, normal ! Quant aux famines organisées, cela a toujours été un moyen de dominer des peuples et de pratiquer un minimum de malthusianisme indispensable à ce que notre satellite n’explose pas trop vite.

    Max Angel

    10 juillet 2017 at 18 h 08 min

    • Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour Churchill, mais lui mettre tout sur le dos est un peu facile, surtout d’une manière aussi cavalière, ainsi après le bombardement de Dresde il a déclaré :
      « Il m’apparait que le moment est venu de se demander si la question du bombardement des villes allemandes dans le but d’augmenter la terreur ou pour d’autres raisons ne devrait pas être réévaluée… la destruction de Dresde constitue un sérieux doute sur la conduite des bombardements alliés »
      Vous devriez réfléchir à (au moins) deux fois avant de refaire l’histoire de la seconde guerre mondiale, il y a tellement à dire que des affirmations péremptoires si peu étayées n’y ont pas leur place !

      emmanuelesliard

      10 juillet 2017 at 18 h 35 min

  2. Le titre « un holocauste oublié » est scandaleux, mais cela ne me surprend pas de vous ! Tant que vous aurez l’impression que le monde tourne autour de votre nombril il en sera ainsi !

    emmanuelesliard

    10 juillet 2017 at 18 h 42 min

  3. Nous attendons donc avec impatience les sources dument étayées de la part de M. Esliard, qui visiblement, en parlant d’affirmations péremptoires, sait de quoi il parle.

    Je rappelle que le mot « holocauste » n’évoque pas seulement la Shoah, mais aussi, selon le Larousse : massacre, grande destruction de personnes ou de choses, inspirés par une idéologie.

    Ciel, le monde tournerait-il autour de son nombril ? 🙂

    Gavroche

    10 juillet 2017 at 19 h 36 min

  4. Nous savons pertinemment que dans le monde des riches et des possédants quelques (euphémisme) morts de pauvres est un prix acceptable à payer pour l’histoire (avec un grand Hache). Que ce soit les indigènes du commonwealth ou la lie de la société des quartiers pauvres.

    Cela n’a pas changé aujourd’hui. il est ‘normal’ que des pauvres meurent par absence de soins ou de vie ‘sécurisante’, mais ce serait un drame nationale si le fils d’un… crevait comme un de la plèbe (absence de soin ? – radiation du médecin, par l’ordre ? ; bavure d’un pandore ? – crucifixion en place publique plutôt que relaxe ou non lieu).

    Nous arrivons dans un monde, où, malheureusement il ne reste que la violence pour inverser la machine.

    Il est supra étonnant que le terrorisme (qui refuse le ‘modèle’ occidental) et qui n’a de cesse que de le mettre à bas, se borne à tuer des péquins qui subissent (le peuple) alors qu’il serait plus simple de tuer ceux qui impulsent la chose.

    Alors je sais bien qu stratégiquement, temps que l’on tue du citoyen de base ( pauvre ou assimilé) on ne risque pas grand chose et que l’on peut continuer, tandis que si la cible était TOUJOURS un (des) ‘représentant(s)'(lol) élus (lol) en 2 coups de cuillère à pot les gouvernants résoudraient le problème.

    tout cela pour résumer : les pauvres se font tuer par des pauvres et les dominants continuent à s’enrichir….

    herve_02

    11 juillet 2017 at 1 h 37 min

  5. Sur les génocides oubliés on peut lire: « Génocides tropicaux – Catastrophes naturelles et famines coloniales. Aux origines du sous-développement » de Mike Davis.

    Quatrième de couverture:
     » Ce livre offre une description saisissante des méfaits du colonialisme et de son régime politique et économique. Il présente ainsi un autre regard sur la naissance du tiers monde, en construisant une double histoire économique et climatique du développement qui conduit à penser l’interconnexion des deux grandeurs, naturelles et humaines, dans le cadre de ce qui était déjà, au XIXe siècle, un « système-monde ». À bien des égards, Génocides tropicaux ajoute un chapitre important au grand « livre noir du capitalisme libéral » ».

    Robert Spire

    22 juillet 2017 at 15 h 02 min

    • Merci pour ce conseil de lecture. Je le mets dans mes signets pour un achat ultérieur, car il est épuisé chez l’éditeur, et donc, rare, et cher !

      Gavroche

      22 juillet 2017 at 16 h 21 min


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