LES VREGENS

Du matériel humain bon marché

with one comment

J’ai bien aimé le commentaire de l’amie Zoz sur mon billet d’hier :

ils pensent que seuls les objets concernant la vraie vie et si possible les élèves eux-mêmes retiennent leur attention plus de 5′. donc on oublie les notions abstraites, et on utilise les migrants (hein mohammed, les migrants, ça te dit quèque chose ?!), on oublie les grands textes littéraires, la poésie, on analyse les articles de journaux et les textes (?) de NTM, et de même pour les cours optionnels genre musique, arts plastiques, etc. on fait des gens des demeurés vivant au présent le nez dans le guidon, sans plus aucune notion de l’épaisseur du passé historique, épistémologique, artistique, culturel et surtout politique. le monde commence à leur naissance.

C’est tellement vrai. Mais c’est aussi terrifiant.

Combien de fois ai-je entendu cette phrase : « je ne peux pas savoir, je n’étais pas né… »

Mais on dirait que tout est fait pour que les choses restent en l’état. Quel intérêt sonnant et trébuchant y-a t-il pour une postière ou un ouvrier d’avoir lu La Princesse de Clèves ? Surtout si leur but premier est de survivre ?

Et quand on sait qu’en France, le pays de la révolution, le pays de Victor Hugo, celui de la Commune, celui des fameuses « Lumières » et du Conseil national de la Résistance, il y a aujourd’hui des millions d’illettrés.

On peut donc même aller plus loin : quel intérêt pour un maçon de savoir lire ?

Ça me fait penser à la condition des esclaves noirs en Amérique, il y a deux siècles :

Le premier soin du législateur, en déclarant le nègre esclave, est de le classer parmi les choses matérielles : l’esclave est une propriété mobilière selon les lois de la Caroline du Sud, immobilière dans la Louisiane. Cependant on a beau déclarer qu’un homme est un meuble, une denrée, une marchandise, c’est un être pensant et intelligent. Aussi, toutes les lois sur l’esclavage interdisent l’instruction aux esclaves ; non seulement les écoles publiques leur sont fermées, mais il est défendu à leurs maîtres de leur procurer les connaissances les plus élémentaires. Une loi de la Caroline du Sud prononce une amende de 100 livres sterling contre le maître qui apprend à lire à ses esclaves ; la peine n’est pas plus forte quand il les tue …

G. de Beaumont, De l’esclavage en Amérique, 1836

Lordon parle remarquablement de ce sujet dans son dernier billet, intitulé  Vivre et penser comme des DRH  que je me permets de reproduire ici, car les bonnes choses, ça se partage (j’ai surligné en gras ce qui me paraissait important) :

De sa délicieuse voix traînante, Deleuze, dans son Abécédaire, dit ce qui fait le point de charme d’un ami, le grain de folie qui porte à l’aimer. Et puis il dit, à l’inverse, le sentiment de la disconvenance irrémédiable comme il naît parfois instantanément, qui rend certaines fréquentations impossibles pour quoi que ce soit : « on entend une parole, et on se dit : non mais qu’est-ce que c’est que cette immondice ? ». Les DRH tiennent les 11 et 12 octobre leur 34e congrès au Pré Catelan. On lit le programme. Et c’est comme une benne à ordure qui viendrait verser au milieu d’une nappe de pique-nique.

Le même Deleuze, extra-lucide, prophétisait : « on nous apprend que les entreprises ont une âme, ce qui est bien la nouvelle la plus terrifiante du monde ». Mais dans l’ordre du terrifiant, qu’est-ce qui est le pire : qu’elles aient leur petit sentiment ou qu’elles se piquent de penser ? Car elles pensent aussi. Et comme l’époque n’est plus à la contention, elles pensent à ciel ouvert. Tiens : comme les décharges.

On ne s’intéresse pas assez à la littérature managériale. Bien à tort. Quand la fusion organique du capital et de l’État a atteint le stade Macron, c’est une littérature politique. L’« édito » du congrès ne s’en cache d’ailleurs pas : « Le Congrès HR est le reflet d’une fonction RH en mouvement. Ou plutôt en marche ! ». En réalité il se sous-estime : le congrès et sa littérature sont politiques à un titre bien moins superficiel. C’est qu’on y pense l’homme et la vie, ni plus ni moins. Évidemment sous l’hypothèse directrice que l’entreprise est la vie, épuise la vie. Bien sûr on se récrie, on proteste du souci de l’« équilibre des collaborateurs », de la « préservation de leur vie personnelle ». Las, il suffit d’un malencontreux lapsus calami pour ruiner tous les efforts de la dénégation : « Concilier vie professionnelle et professionnelle pour attirer les talents » (1), annonce un atelier du 11 octobre après-midi. Patatras…

Confirmation d’une tendance en fait à l’œuvre depuis le milieu des années 1980, disant donc quelque chose de l’essence du néolibéralisme, la convergence, non pas des luttes, mais de l’entreprise, de l’armée et des sports extrêmes est de nouveau à l’honneur au programme du 34e Congrès HR. On y écoutera en vedette américaine, ou plutôt britannique, Mark Gallagher, « ancien directeur d’équipes de Formule 1, expert en motivation et en performance » et aussi, par le fait, en remplacement flash des pneus usés dans les stands. On nous apprend que le chef-chauffard est par-là même « spécialement qualifié pour diriger n’importe quelle entreprise dans n’importe quel domaine pour atteindre le plus haut niveau de performance », pétition d’universalité qui jette un froid à l’échelle du salariat tout entier. Mais, à tout prendre, le statut de collaborateur-pneu n’est-il pas préférable à celui de cobaye entre les mains du Médecin-chef de l’Institut de recherche biomédicale des armées, qui se propose, lui, de produire des « collaborateurs augmentés » ?

Pneu ou cobaye, ça n’est jamais que la suite logique d’un acte originel posé en mots : ressource humaine. Un employé d’un Jobcenter berlinois livre la vérité ultime de la chose : « Nous proposons aux entreprises du matériel humain bon marché » (2). On voudrait, paraphrasant Georges Canguilhem et par une simple substitution de mot, poser aux DRH la question que celui-ci adressait aux psychologues dévoyés : « qu’est-ce qui pousse ou incline les [DRH] à se faire, parmi les hommes, les instruments d’une ambition de traiter l’homme comme un instrument ? ». Mais les DRH sont sacrément partis. Si on en rattrapait un, il répondrait sûrement qu’il faut « décliner les méthodes agiles dans les modes de travail pour simplifier les process ». Entre le médecin-chef fou à lier, la phraséologie du « collaborateur » et la méthode des process agiles, nous savons donc en quel lieu précis s’établit la pensée DRH : à l’intersection du totalement flippant, de l’ignoble en roue libre et du grotesque à se rouler par terre.

Mais s’il faut s’intéresser aux DRH c’est parce que leur Congrès rencontre l’époque comme jamais, et même qu’il en donne l’idée pure. Que l’entreprise soit la vie, et la société une entreprise, c’est le sens le plus profond du macronisme. On signale que Muriel Pénicaud ouvre les travaux du 34e Congrès sous l’appellation avantageuse de « DRH de l’entreprise France » — au cas où il resterait des mal-entendants. L’« édito » tease à mort : « La ministre a accepté d’être face à vous, en toute proximité, pour répondre à toutes vos questions. Sans aucun filtre ». Tu parles ! C’est toute la classe macronienne qui en a d’avance le système glandulaire surmené. Car sous la pellicule fine des ultra-riches, du reste probablement indifférents à cette insane bouillie verbale, s’ils n’en rient pas eux aussi — mais autrement —, il y a toute la petite troupe électorale des wanabees qui, eux, s’y croient à fond. Ils lisent Challenges ou Winner comme jadis on lisait Salut les copains : avec des étoiles dans les yeux, se ruinent le poignet sur des posters dépliables de Xavier Niel, se repassent dans la voiture leurs leçons de globish, optimisent leurs process, ne rêvent que d’être « augmentés », vivent la vie comme une startup. On n’aurait pas d’obstacles à ce qu’ils restent entre eux, comme dans une sorte de parc à thème, qui par parenthèses pourrait connaître un réel succès, c’est qu’il y a des choses à voir et à entendre qui méritent qu’on paye. Le problème est que ces débiles ont la forme de vie agressivement envahissante, et qu’ils ont même pour projet d’y mettre tout le monde : ils se sont d’ailleurs donné un président pour ça.

Quoiqu’ils nous fassent énormément rire, il faut tout de même leur dire que leur vision de l’homme, de la vie et de la société nous est parfaitement répugnante. Que leur congrès lobotomique se propose de la célébrer en tous ses atours est une occasion dont la signification présente ne nous échappe nullement, et, disons-le leur, dont nous commençons à être quelques-uns à vouloir trouver un parti à en tirer. Si d’ailleurs quelque initiative se formait en vue d’aller leur faire savoir sur place une ou deux choses en ce sens, c’est avec un grand bonheur que nous nous y joindrions.

Une toute dernière chose : on n’exclut pas que, dans un réflexe très professionnel de branding management, d’e-reputation et de communication agile, les DRH auront à cœur de rétablir aux yeux de l’opinion leur dignité offensée, et se mettront en peine d’une réponse justement offusquée, pour expliquer qu’au cœur du process de coworking, la fonction RH ne sert pas seulement le développement des hommes mais aussi celui de la Cité où elle s’inscrit à titre citoyen, humaniste et responsable (3). Vraiment, on voudrait leur dire : oh oui, s’il vous plaît, écrivez-nous un petit quelque chose.

Frédéric Lordon

Et on y est. Nous ne sommes plus que du matériel humain bon marché.

Mais faisons encore mieux, comment obtenir que nous ne soyons plus des hommes ?

En nous séparant de notre histoire, de nos racines, de notre vie même, en créant un monde d’humains « améliorés », de « collaborateurs augmentés ». Les « riens » ne sont effectivement rien. De simples dommages collatéraux pour l’humanité « en marche ».

Qu’on entend bien mener à la baguette :

Le lapsus révélateur de Macron 1er : nous sortirons de l’état de droit

Un exemple concret, tombé hier soir au jité :

Une fois de plus, le groupe Caterpillar délocalise … au Brésil et en Irlande du Nord.

Dans un communiqué, le groupe Caterpillar confirme sa décision pour « adapter l’empreinte internationale du groupe à l’évolution de la demande des clients. Ces changements doivent lui permettre d’être plus concurrentiel sur le plan des coûts ».

Le site de Monchy-le-Preux est le deuxième le plus rentable du groupe au niveau mondial. En 2014, le constructeur avait reçu 500 000 euros d’aides publiques pour agrandir le site. Philippe Rappeneau, président de la Communauté Urbaine d’Arras avait même inauguré les nouveaux locaux.

Les salariés, « matériel humain » trop cher…

Et pourtant :

Written by Gavroche

20 septembre 2017 à 12 h 14 min

Une Réponse

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  1. hahahaha, oui, rions de « la petite troupe électorale des wanabees qui (…) se ruinent le poignet sur des posters dépliables de Xavier Niel », en des branlettes bien contemporaines ! (lordon est brillant quand il fait du tir tendu)

    quant au lapsus de micron, il arrive à se rattraper aux branches ce con, et renvoie au public l’image de ce qu’il est : un public de veaux, et endormis ou consentants, le résultats sera le même : l’abattoir…

    beuaaaaark !

    zozefine

    20 septembre 2017 at 15 h 12 min


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