LES VREGENS

Billet philosophico-foutraque de ma mauvaise humeur

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Je discutais l’autre jour, autour d’un café, avec un jeune gars que j’aime bien. Il est chauffeur-livreur, travaille de plus en plus, commence à souffrir du dos, à trente ans, à force de soulever des colis. Et tout ça pour un peu plus que le SMIC, vu le nombre d’heures qu’il se tape. Il vient d’acheter une vieille maison, à crédit évidemment, qu’il retape peu à peu, le soir et le week-end. Il est marié, et il a deux enfants. Et il ne s’arrête jamais.

Quand il est passé, la discussion a porté sur les pigeons de son voisin agriculteur, qui viennent nicher sur son toit (sa maison est la plus haute du coin) et bien entendu, font leurs fientes sur son velux tout neuf, et sur les tuiles qu’il vient de démousser.  J’ai bien essayé de lui dire qu’il y avait peut-être des solutions pour les effaroucher, mais la seule qu’il envisage, c’est d’acheter un fusil …

Et l’autre jour, c’est notre « préposée » qui racontait combien les chasseurs étaient utiles, parce que « vous comprenez, les sangliers font beaucoup trop de dégâts »… et qui râlait après l’énorme chien qu’elle s’est offert, mais qu’il était mignon quand il était petit, sauf que désormais, à trois mois, il mange comme quatre (c’est cher, hein) et vu qu’il y est enfermé toute la journée (ben oui, elle bosse), fait ses besoins partout dans la maison et fait du dégât… sur un carrelage blanc, évidemment.

Et encore quelques jours avant, un jeune couple est venu changer une tuile sur le toit (c’est fou le nombre « d’auto-entrepreneurs » qu’il y a dans le coin) : la dame me disait qu’ils avaient trente chiens… et que « leur seule passion », c’était la chasse. A ma remarque « mais ça doit coûter cher à nourrir, trente chiens ? » la réponse fut « vous comprenez, nous, on va pas dans les magasins, les vêtements on s’en fout, alors, la chasse, c’est tout ce qui nous reste ».

Que répondre à ça, hein ? Vous allez être étonnés, mais je n’ai rien dit. Ils sont tellement gentils, tous. Ils ne se posent même pas la question : est-ce bien, est ce juste, est-ce moral de tuer un animal sauvage, alors qu’il n’y en a presque plus ? En ai-je besoin pour manger ? Mais avec leur « pouvoir d’achat », c’est bien tout ce qui leur reste : un petit pouvoir sur plus faible qu’eux. Sûrement que ça doit faire du bien, pour une fois, d’être le plus fort.

Pourquoi je vous raconte ça ? Simplement parce que tout ça m’a drôlement interpellé au niveau du vécu, voyez. Et même, quelque part, ça m’a un peu serré la gorge.

Parce que finalement, ça n’a pas seulement à voir avec des pigeons qui vont mourir. Ni avec des oiseaux qui viennent « s’éclater la tête » (dixit) sur les vitres (toutes neuves aussi) d’une véranda fraîchement installée. Ni avec un malheureux chiot enfermé toute la journée tout seul, dans 40 m². Ni avec trente chiens (enfermés eux aussi) la moitié de l’année dans un enclos, et lâchés sur de pauvres bêtes sans défense : les animaux ne sont que des outils, et doivent être utiles, sinon rien, et peu importe leur éventuelle beauté et leur tendresse.

Pour certains, tout se passe comme si avoir une maison à la campagne n’impliquait pas d’avoir parfois de la terre dans la maison sur le carrelage tout neuf, des feuilles mortes sur la terrasse et des fientes d’oiseaux et des insectes sur le toit, voire de croiser des souris et des serpents, et même un animal sauvage de temps en temps (et de moins en moins souvent, du reste). Ce qui est là, mais qui « ne sert à rien », dérange.

Comme si le fait d’avoir des animaux n’impliquait pas des poils de chien et de chat, des pipis et des cacas. Et ça pourrait expliquer le succès à une époque des tamagoshis, ou des peluches, qui ne sentent rien, ne mangent pas, et ne font pas leurs besoins partout.

Ça rejoint aussi cette envie d’éradiquer tout ce qui dérange ce beau cadre bien ordonné : une pelouse bien rase (et pas simplement de l’herbe, forcément de la « mauvaise herbe ») des massifs de fleurs entourés de béton, des arbres taillés au cordeau, pas d’insectes dessus, surtout, rien. La nature stérilisée, domestiquée.

Ça m’a rappelé ces paysans exploitants agricoles qui déclarent sans rire que sans glyphosate, point de salut. Et aussi ces gens de la banlieue de Cahors qui avaient fait abattre les platanes centenaires au bord de la route, comme je le racontais ici  :  Ces saloperies de platanes . Un « reportage » sur le vif et prémonitoire… en quelque sorte. Avec comme éternel argument (outre les feuilles mortes qui « salopaient » les pelouses des riverains et les trottoirs) le mot le plus important, c’était  : on veut être en sécurité…

Alors évidemment, les gens, de la disparition des espèces, mais ils s’en cognent. Ben ouais, ils ne veulent plus partager la nature avec d’autres être vivants. Ils ne veulent plus partager avec personne, en fait. Ils veulent un monde aseptisé, rassurant, replié sur eux-mêmes et sur leur petit monde. Ils veulent un nid, un village, voire une église. Ils veulent qu’on s’occupe d’eux. Et ça tombe bien, c’est d’ailleurs exactement ce que font ceux qui nous gouvernent : nous sommes des enfants immatures, nous ne savons pas ce qui est bon pour nous, alors « ils » s’occupent de nous.

Oui, les gens ont peur.

J’avais oublié le grand méchant loup

Et si les gens ont peur de la petite bête qui bourdonne autour de leur pique-nique du dimanche, ou de celle qui vient par hasard chier sur leur terrasse, il est assez logique qu’aujourd’hui, quand ils regardent la boîte à mensonges, ils soient « terrorisés » par les barbus et autres femmes voilées, forcément dangereux. Par exemple. Ou par ces assassins de joggeuses qui courent les rues, dirait-on, depuis quelque temps. Ou par ces hordes de pauvres qui traversent les mers pour venir « manger le pain des Français », poussés par la misère.

En ce moment, d’après la presse et fesse de bouc déchaînés, ce sont les femmes qui ont peur. Peur de simplement se promener dans la rue, peur de monter dans un ascenseur avec un homme, peur du métro, du bus, d’aller au concert (on risque de me tripoter) peur d’aller courir en forêt, etc… ce qui n’empêche pas les pubards de faire du fric avec le corps des femmes sur les murs de nos villes, comme celle-là :

et ce qui n’empêche non plus pas des gamines de onze ans d’être violées et leurs violeurs d’être acquittés.

Tout ça rejoint l’obsession généralisée de la propreté, de l’hygiène, la peur des microbes, des virus, ces petites bêtes très méchantes et … invisibles. L’histoire des vaccins obligatoires tombe finalement pile-poil.

Désormais il faut « sentir bon », comprendre s’inonder de parfum agressif, celui qui reste sur votre bouche si par malheur vous avez claqué la bise à quelqu’un qui s’en est aspergé … Il faut se désinfecter les mains trente fois par jour des fois que celui à qui on vient de serrer la pogne … Il faut mettre un sapin à la fraise de cabinets dans la voiture. Du désodorisant dans la maison. Imaginez un rencard aujourd’hui avec une chérie si vous avez commis l’erreur de manger de la roquette à l’ail juste avant ? Heureusement, il reste les sprays à la menthe.

Il ne faut même plus faire la bise aux copains, comme à la SNCF,  des fois qu’on se chope la chtouille, et désormais, un procès pour « harcèlement » au passage.

Désormais, (comme avec l’allaitement de nos bébés, comme disait Madame Badinter, on est pas des singes) les poils, cette manifestation de ce qui reste de notre animalité, il faut les raser, les épiler, les atomiser. En plus, ça tombe très bien pour la famille L’Oréal. Parce que les poils, c’est sale. Je me rappelle ces filles qui avaient publié ce printemps des photos d’elles avec des poils sous les bras sur fesse de bouc. Bon, d’accord, j’imagine que c’était surtout pour « faire le buzz », être « likée », mais elles se sont quand même copieusement fait insulter. Et leurs photos sont devenues « virales ». On a les virus qu’on peut, d’où l’intérêt de s’étaler sur les rézosocios »…

De la même façon, le sexe n’a plus grand-chose de joyeux ou de spontané. Il doit être propre, récuré, épilé, désodorisé, voire virtuel, c’est plus sûr. Il doit être jeune et plein d’ardeur : sus aux gros, aux moches et aux vieux. Il est un combat, une guerre, des hommes contre les femmes et lycée de Versailles, et plus du tout une communion ou tout bêtement un acte d’amour. Il est de plus en plus une marchandise comme une autre, on l’entretient comme on le fait pour sa bagnole, on le vend de plus en plus souvent : sur les pages glacées des magazines, dans les petites annonces « d’assistante sexuelle » pour les moches ou les handicapés (qui ont bien « le droit » de pouvoir tirer un coup, merde, et notre cul est une marchandise comme une autre), ou dans celles qui proposent un « ventre à louer » pour que les couples stériles puissent avoir leur enfant à eux, parce qu’eux aussi, ils ont « le droit », et que la nature, elle est injuste. Même si à force de la démolir, il n’est pas très étonnant que de plus en plus de gens aient du mal à faire un enfant naturellement.

Quand la pub devient une culture

Désormais, nos « amis » sont virtuels. Pas question d’avoir d’en avoir des vrais en chair et en os, des fois qu’ils sentent mauvais sous les bras, qu’ils puent de la gueule, qu’ils nous refilent leurs miasmes, qu’ils piétinent nos bégonias, ou horreur, qu’ils imaginent nous … toucher.

Au passage, je me demande, pourquoi on en parle autant de ça maintenant ? Qu’est-ce qui a changé ? Quel « courage » y-t-il a hurler aujourd’hui avec la meute alors qu’on s’est tu pendant parfois des décennies ? Croit-on vraiment que les hommes, eux, n’ont pas peur ? Peur de l’autre, peur de ne pas être « à la hauteur », peur de ne pas être un ouineur, peur du petit chef, peur du chômage (si t’es chômeur, t’es moins que rien) peur de la pauvreté. Et peur des femmes, donc, désormais.

Serait-ce parce que cette déshumanisation du populo (chacun reste chez soi et les vaches seront bien gardées) arrange bien les véritables « décideurs » ? Ne serait-ce pas très utile pour casser les restes de solidarités qui pourraient nous rester ? Et cela n’aurait-il pas un rapport avec la politique des gouvernements, passés et actuels, qui ont justement passé leur temps à détricoter tout doucement (en fait de moins en moins doucement) les acquis sociaux (et communs) que nous avons mis deux siècles à obtenir ?

Alors, un temps, on avait peur des juifs. On a même participé gentiment à leur déportation. Ou on a laissé faire, vu qu’on était pas juifs.

On a eu (et on a toujours) peur des roms, tous des voleurs et des bandits. Peur des forains aussi (ben ouais, ils sont des nomades, hein) au point d’interdire leurs représentations comme ici, toujours pour des raisons de « sécurité ».

A bas le cirque, vive la télé. On s’en fout, on est pas roms.

Aujourd’hui, on a peur des musulmans, tous des profiteurs de nos allocs et des terroristes en puissance. Et en plus, les salopards, ils veulent nous imposer la charia, voiler nos femmes et tout ça, à nous qui sommes pourtant de bons chrétiens ou au moins des « de souche pur porc » et qui leur avons apporté la civilisation, à ces sauvages  … Ils se payent même des avocats pour les défendre quand ils sont accusés, ils vivent dans des prisons quatre étoiles, pendant que nous on trime pour un demi-smic …

Faut croire que finalement, ce repli n’est pas propre aux dictatures. Rien d’étonnant non plus quand on constate dans nos « démocraties » le retour en force des religions et des nationalismes.

Non, ce « fascisme » (même qualifié de « soft ») n’est pas réservé aux riantes cités du sud des Etats-Unis qui voient renaître le sinistre Ku Klux Klan, ni aux pays de l’ancien bloc de l’Est, comme la Hongrie ou la Pologne, où les nostalgiques d’Hitler se baladent dans les rues en braillant. Même si la figure de notre fascisme à nous est plus rassurante (regardez le bon sourire de notre banquier à cravate) il s’insinue quand même.

 

On nous gouverne désormais par ordonnances, plus besoin de consulter des députés pourtant de plus en plus godillots, et sur des sujets pourtant essentiels à notre vie : le travail, la retraite et la sécurité sociale.

Et un article essentiel (et passionnant) sur la sécu, son histoire, et ce qu’elle est devenue sur le site du Comptoir :

Michel Étiévent : « La Sécu a été entièrement bâtie dans un pays ruiné grâce à la seule volonté militante »

Aujourd’hui, on fait la chasse aux pauvres, de quelque couleur ou religion qu’ils soient. Tous « assistés », tous fraudeurs. On met sous surveillance ou carrément on embastille les opposants, militants, zadistes, syndicalistes… Même ce pôvre Gérard Filoche, pourtant bien gentillet, va être expulsé du parti d’en rire (bien fait pour lui, il avait qu’à se barrer avant) pour un message débile (bien fait pour lui, il avait qu’à pas aller sur touiteur).

Bref. Tout ça se passe dans l’indifférence quasi générale.

« Liberté égalité et fraternité » ? … c’est devenu un slogan publicitaire…

Alors, si le monde ressemble de plus en plus à ce qu’il était en 1930, avec les catastrophes qui s’annoncent, les crises, la misère, les guerres (probablement chez les sauvages, mais peut-être pas seulement), le problème, c’est qu’il n’y aura pas de libération. Plus de Conseil national de la Résistance. La résistance, elle est morte.

Il n’y aura plus de « jours heureux. »

Car il est bien trop tard, alors effectivement, hein, pourquoi s’agiter pour rien ?

Certes, moi qui n’ai plus vingt ans (et heureusement) je ne verrai sans doute pas la fin de l’humanité, alors, hein, autant profiter du temps qui nous reste :

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Written by Gavroche

19 novembre 2017 à 10 h 15 min

8 Réponses

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  1. c’est embêtant …
    la pub ne dit pas de quel côté …

    randal

    19 novembre 2017 at 10 h 45 min

  2. je te suis…

    zozefine

    19 novembre 2017 at 12 h 04 min

  3. et tu as lu ce truc complètement dingue (j’y pense en regardant la vidéo), surréaliste, tellement con, débile qu’on doit relire 2 fois pour vérifier qu’on a bien compris, mais contents contents, les bétonneurs s’en foutent plein les poches et on reste avec la même catastrophe mais un peu pire : http://www.20minutes.fr/planete/2171111-20171117-video-marseille-recifs-artificiels-repeupler-calanque-detruite-pollution

    zozefine

    19 novembre 2017 at 12 h 10 min

  4. « Certes, moi qui n’ai plus vingt ans (et heureusement) je ne verrai sans doute pas la fin de l’humanité, alors, hein, autant profiter du temps qui nous reste »
    en total accord avec ton constat…les alternatifs et petits paysans disparaissent dans l’indifférence générale.
    à te suivre dans une prochaine lecture.Agréable dimanche.

    VITRINART

    19 novembre 2017 at 13 h 26 min

  5. pareil, ..j’ai pas 20 ans (hélas) et qu’importe d’être optimiste ou son contraire, d’ailleurs ce dernier (pessimisme) offre parait-il, une plus longue espérance de vie.
    Ouiz, tutto e tutti se calcule, stats, dates, chiffres & courbes (et en color !)
    car c’est bien connu: l’homme (surtout le blanc?) s’emmerde.
    Certes il est aidé (j’ose, sponsorisé) par qql yahvé-divinité de « son cru » cela va de soi, qui le pourvoit, en option: le gratifie, le nantit, et de jouir d’un état quasi permanent, réconfortant & inaltérable:
    – « le Marqueur Dominant ».
    Résultat ou moralité (choix!) : il se goinfre ! ..entre autres,

    ti suisse

    19 novembre 2017 at 13 h 45 min

  6. très bon billet d’humeur plein de profondes réflexions : merçi à vous pour votre liberté d’opinion sur tant de sujets variés

    hermine

    19 novembre 2017 at 21 h 39 min

  7. bravo pour votre belle Liberté d’opinion

    hermine

    19 novembre 2017 at 21 h 41 min

  8. […] marrant, parce que ça m’a fait penser à ma récente bafouille.  Ben oui, son humeur est aussi foutraque que la mienne, au gars […]

    Grisaille | LES VREGENS

    3 décembre 2017 at 16 h 20 min


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