LES VREGENS

Fantômes et farfafouilles*

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Une réflexion qui me vient souvent en ce moment : même si je pleure sur ma jeunesse qui s’enfuit (enfin, surtout le matin au réveil, quand j’émerge, la tête dans le potage, l’haleine d’un fennec et une flèche dans les reins, haha) je me refuse à regretter le passé, tous ces actes pas toujours très glorieux, ni vraiment justifiés. Voire très moches, ceux que j’ai pu commettre, par négligence, souvent, et parfois volontairement. De toute manière, on ne peut rien y faire. J’imagine qu’on se trimballe tous notre petit paquet d’immondices pas propres, certains paquets sans doute plus gros que d’autres. Suivez mon regard.

En revanche, je regrette franchement tout ce que je n’ai pas fait, ni ne ferai jamais.

Et surtout, de n’avoir que si peu voyagé, de n’être pas allée voir le monde, la terre et les gens.

Ah, prendre la Route 66 au volant d’une Cadillac rose (et me gaver de saloperies dans les distributeurs et les restos au bord de la route, parfaitement, je sais, je regarde trop de films amerlocains) admirer le Grand Canyon, le parc Yosemite, ses animaux sauvages et ses sequoias géants. Parce que l’aventure de l’Ouest, c’est celle-là. Admirer les troupeaux de bisons, monter à cheval aussi bien que les cow-boys. Aimer les indiens. Revenir en arrière.

… du genre de celle-là, et si possible décapotable, merde !

Aller en Louisiane, parce que c’est là qu’est né le jazz et le blues. Et parce que j’aime les livres de Joe Lansdale.

Voir l’île de Pâques, les temples aztèques, l’Amazonie, la Terre de Feu. Aller à Cuba, et à Hawaï…

Et puis l’Irlande et l’Écosse, parce que les gens là-bas sont des rouquins (oui, je sais, ça fait cliché) avec des taches de rousseur et des yeux verts comme la lande ou bleus comme la mer, et que je les trouve vachement beaux.

Et les capitales d’Europe : retourner à Venise, la ville de rêve, pour son histoire, pour ses petites ruelles sombres, pour ses chats, pour les voix dans les maisons, les mêmes depuis des siècles. Parce que dans cent ans, elle aura probablement disparu.

Voir Rome, Prague et Budapest, Moscou et Saint-Pétersbourg.

Prendre le Transsibérien jusqu’à Vladivostok en passant par le lac Baïkal.

Parce que ce sont un peu mes racines.

Aller en Palestine, une Palestine libre où juifs et arabes vivraient ensemble et heureux, parce qu’ils auraient les mêmes droits… Parce qu’on peut rêver.

Je regrette aussi tout ce que je ne verrai pas : la fin des guerres et de la misère. La fin du capitalisme, en clair. Grand soir, et beaux matins. Une planète verte, qui ne serait pas en train de mourir étouffée … 

Et finalement, en vieillissant, je me dis aussi que ce serait drôlement bien si les fantômes existaient. J’imagine que beaucoup de ceux qui ont un jour fait partie de ma vie, peu ou prou, de près ou de loin, pourraient désormais être des fantômes. Mes fantômes à moi, en quelque sorte. Même si certains d’entre eux (et heureusement pour eux) sont encore de ce monde.

Que sont mes amis devenus, etc.

Ces fantômes-là, ils me hantent souvent, m’accompagnent, et même parfois, me précèdent. Souvent, ils sont plus réels que les vrais gens, ils sont dans mes rêves, mais pas seulement. Et je me dis souvent que c’est tellement bien, ces rêves, comme un cocon, un nid douillet, un refuge, que je n’ai pas (plus) envie de me réveiller, vu qu’ils sont parfois même plus sympas que quand ils étaient vivants, ils n’ont plus de défauts, ils sont parfaits (et de toute façon, le monde d’aujourd’hui est tellement dingue, une population de robots ou de moutons moins sympas que les vrais peuple la terre … ) Le paradis, ça doit être ça, un endroit dans la mémoire des autres, où c’est le meilleur de nous-mêmes qui survit. J’aimerais bien en tous cas être un jour un fantôme moi aussi … dans la mémoire des vivants.

En tous cas, dans mon paradis à moi, il y aurait ceux que j’ai aimés, mes amours, mes animaux, mes amis. Disparus, envolés au gré du vent et de la vie.

Et puis je rencontrerais des gens formidables : Victor Hugo (évidemment) François Villon et Rabelais, Che Guevara, Toussaint Louverture, Louise Michel et Rosa Parks, Maximilien Robespierre, Camille Saint-Just et Jean-Paul Marat (parfaitement). Et Jules Vallès, et Jean Jaurès. Et Elisée Reclus, et Marius Jacob. Et John Steinbeck, Howard Fast, Chester Himes. Et Gene Kelly. Et Jean-Claude Izzo. Et Albert Londres. Et Philip K. Dick aussi.

Et j’en oublie.

Je retrouverais notre Bysonne. Et Sylvn. Et plein d’autres. On rigolerait bien là haut, en vous regardant vous agiter sur cette bonne vieille terre agonisante.

Et tranquillement assise sur mon nuage (ben quoi, au paradis, y’a pas des nuages?) j’attendrai, entre autres, Ken Loach, tiens, par exemple.

Cadeau, ce poème. Compréhensible seulement pour ceux qui ont déjà vécu une vie, sûrement … J’imagine que les « vieux » qui me lisent doivent aussi avoir leurs fantômes préférés…

Bonne journée.

* Inspiré par le livre éponyme (génial) de Fredric Brown)

Written by Gavroche

25 mars 2018 à 11 h 52 min

8 Réponses

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  1. Merci…
    oi aussi, j’aimerais revoir Venise, Prague, et aussi les îles d’Aran, Amsterdam, San Francisco, Pékin… j’ai beaucoup voyagé dans ma jeunesse… mais je ne connais ni l’Afrique, ni l’Amérique du Sud… j’aurais aimé…
    J’ai 70 ans, et peu de fantômes, j’ai tjrs été très solitaire… mais moi aussi j’adorerais rencontrer Hugo, Vallès, Louise Michel, Reclus (les deux !), et aussi Georges Moustaki et Leny Escudero.. Bah oui…!

    Merci pour ces songes…

    lilivanille

    25 mars 2018 at 13 h 06 min

  2. Quel beau texte, Gavroche. Je suis comme toi, mais, en plus, j’aurais tant aimé aller en Australie quelques mois, Uluru, Coober Pedy, la côte ouest, l’outback, etc., la Namibie, ses déserts, ses éléphants, etc.,, la corne de lAfrique, l’Ethiopie, l’Érythrée, la Somalie, Lalibela , Zanzibar, le Sri Lanka, etc.,faire une méharée avec des autochtones dans le Sahara, nager avec les baleines, les raies manta … Que de choses qui s’éloignent au fur et à mesure que je vieillis. Bref, tu m’émeus. En plus, je ne suis pas habituée à tant de douceur de ta part et j’apprécie 😉 Merci Gavroche et beau printemps 🙂

    Laraleuse Quirale

    25 mars 2018 at 13 h 43 min

  3. asinuserectus

    25 mars 2018 at 14 h 04 min

  4. Pas plus tard que la semaine passée j’ai rencontré Gustave Flaubert, sur les bords du Nil. AH ! Le sagouin ! Un voyageur comme j’aimerais être. Partir pendant des mois et s’émerveiller du grandiose comme du vulgaire.
    C’est que « Le Garçon », fils de médecin, bourgeois mais déjà bobo, collectionnait les MST récoltées de bordel en bordel. Un type plus du tout en phase avec l’air du temps. Gare au Ministre de l’Éducation Nationale qui recommandera de ne plus faire étudier ses œuvres et mettra son journal à l’index.

    Les livres sont là. Les espaces aussi. Mais tout évolue vers un style architectural mondialisé.
    Contrairement à toi, chère Gavroche, j’ai parcouru les rues de San Francisco, admiré la « Tour Infernale », me suis perdu dans les rues où Bullit sautait de butte en butte.
    J’ai survolé les canyons du Colorado, l’un des paysages les plus époustouflants de la planète qui n’en manque pas. J’ai conduit en Turquie où j’ai failli être percuté de face par un autocar qui doublait un camion poussif en sommet de côte. J’ai remonté le Nil, et vu se lever le soleil à Abou Simbel reconstruit au-dessus des plus hautes eaux du fleuve des rois et des reines.
    Des souris et des rats couraient entre nos jambes pendant que nous mangions des poissons fort bien préparés à Kuala-Lumpur.
    Et, en mer de Chine je me suis baigné dans un vaste aquarium au-dessus de coraux vivant leurs derniers instants. Une féérie de poissons multicolores, des bénitiers qui s’ouvrent et se ferment lentement, et le soir la ronde des chauve-souris grandes comme des petits aigles qui avalent des insectes à grandes goulées.

    Et partout, les humains, à la fois si semblables à nous et si différents. Le regard espiègle des enfants, la lassitude des mères, la douleur des corps au travail, comme ces paysans en Chine étalant leurs grains sur les dalles de béton, devant leur maisonnette ou gagnat quelques yuans à pelleter en complet veston.

    Oui ! La vie vaut la peine d’être vécue. Et les voyages sont indispensables pour se construire et apprécier la variété, la beauté de notre si belle France, que l’on retrouve à chaque fois avec une émotion renouvelée, même si les turlupinades de nos hommes politiques en ternissent les images et nous écœurent.

    Planterose Gérard

    25 mars 2018 at 18 h 36 min

    • Excellent ! ..sauf que, vu de ma fenêtre, le turk (en taxi) doublait un camion sur le pont de l’Euphrate à Birecik, moi en mob, ne m’a pas raté !
      Aussi, leurs hôpitaux (San Urfa ou Gaziantep) voulait finir le boulot: couper le pied.
      Là, je me suis barré (séquence péripétie + 4 jours = casa) qui me fera dire, au sujet du moindre dispensaire par chez nous, souvent vilipendé, « c’est le Ritz ! »
      Six mois plus tard je courrais comme un lapin, prêt à repartir !

      ti suisse

      27 mars 2018 at 14 h 54 min

  5. Chouette texte, merci.

    gemp

    25 mars 2018 at 19 h 59 min

  6. tu as oublié syros… 😉 (pas loin de syracuse)

    zozefine

    26 mars 2018 at 8 h 56 min

  7. Alors, Gavroche, ..je réfléchis à qql regret. Je n’en vois qu’un (pourtant pas radin) celui d’une confiance offerte, et galvaudée. Une bienveillance regrettée.
    Je recommencerai,

    Blaise Cendrars:
    – « Je ne trempe pas ma plume dans l’encrier mais dans la vie »
    – « Quand tu aimes il faut partir »

    Je débarquais sur terre équipé de deux hémisphères,
    pour leur plaire (what else) je les aérai par mer ou air,
    depuis, jamais ils ne cessèrent de me satisfaire,

    ti suisse

    27 mars 2018 at 16 h 14 min


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