LES VREGENS

(H) Igelin, génération *

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Il n’y en avait déjà pas beaucoup des bébés nés entre 1940 et 1945 …

On se reconnaissait entre nous, à l’armée on nous appelait « les classes creuses » , alors ceux qui ont passé le cap de la guerre furent les premiers à être porteurs d’espoir, et d’un futur de joie et bonheur. Après l’horreur, toujours présente dans les têtes, malgré la pauvreté de la vie pendant les années qui suivirent la libération, il y avait un incroyable désir, plutôt un besoin, de vivre à tout prix . Utopiste et joyeux

En réalité ce chant venait du front populaire de 1936, mais c’était l’air du temps dans les milieux populaires et ouvriers, et j’en étais, ma mère était communiste, petite fille de communards, une histoire familiale qui se transmettait de génération en génération …

Le formidable jeune homme de 77 ans qui vient de partir était de ce monde-là. L’avait sûrement trop lu Tintin ! Comme lui, enfin je le pense, je me demande quand, avec l’âge, on aurait bien pu devenir « vieux ».

Bon, le Jacques, lui il était plus vieux que moi de 2 ans, donc il a tracé la route en avance …

Car on ne devient pas Jacques Higelin d’un coup, même quand on est né doué, dans une famille musicienne. On tâtonne, on se cherche, avec la tête pleine de rêves.

Lui, il avait plein d’envies : jouer la comédie, au théâtre ou au cinéma, il avait très tôt eu le goût du jazz, et celui de la chanson, et puis se dépêcher de grandir, découvrir le monde, bouffer la vie comme on dit, à fond la caisse, à l’envers du verlan.

Comme  le faisait avant nous Boris Vian, qu’il chantera aussi.

Avant de chanter, il peaufinera son jeu à la guitare, celle que lui a offert Henri Crolla,  voici sa première télé comme musicien

Dans ses « Lettres d’amour … » Higelin écrit en juillet 62 :

« Je me sens prêt maintenant à engager toutes mes forces au service de la musique. C’est une amante tellement généreuse, qui a si peu d’amants sincères et désintéressés, sauf dans le domaine du jazz, où se révèlent les plus purs de ses adorateurs, ceux qui l’aiment et la servent humblement, sans se donner en spectacle : Miles Davis, Coltrane, Monk, Parker, Bud Powell, Mingus, Art Tatum et tant d’autres. Oh ! Combien leur musique est belle, riche, humaine et comme elle me donne soif de m’instruire musicalement, de posséder ma technique, d’avoir le temps … »

Salut encore à Patachou, qui après avoir fait chanter Brassens, l’accueille chez elle … il y a déjà un percussionniste …

Viendra le choc de la rencontre avec Brigitte Fontaine, voilà leur duo en son direct par Raoul Sangla, la plus belle version

Après, ben, c’est la période que tout le monde connaît, l’après Saravah, BBH 75, « Pars », « Champagne », « Tombé du ciel », la plus riche, la plus flamboyante, le succès mille fois mérité, et un happening permanent où, je le pense, il a laissé un peu de sa santé … l’Higelin de la génération de ma fille …

C’est là, en 85, que nos routes se sont croisées, dans les sous-sols de Bercy, un vendredi, pendant les ultimes répétitions de son « show » le plus fou. Ça mérite d’être raconté :

J’étais venu avec une équipe et deux caméras (en film 16 mm) pour « capter » un bout du spectacle, pendant un break de la répet. On est arrivé, à toute fins utiles, dès 9h du matin pour tourner dès que ce serait possible. La machinerie était (nous l’avons vu tout au long de la journée) d’une complexité incroyable …

Car en fait on n’a pu tourner que vers 20h, et alors il fallut que tout le plateau soit libéré, et le personnel itou, lumières et sono éteintes, salle et scène …

Jacques était épuisé, mais je travaillais pour l’émission du dimanche de Jacques Martin (Martin aimait beaucoup Higelin et tenait à promouvoir son spectacle, une gageure ..!) . Alors, malgré la fatigue, il a réuni son groupe de base : Dominique Mahut aux percus, Eric Serra à la basse, Pierre Chérèze à la gratte, Michel Santangeli à la batterie et hop,tout le monde sur la jeep du spectacle, rangée dans le sous-sol.

Vite, vite, on est allé chercher tout notre matériel de reportage dans les breaks pour faire un éclairage comme on a pu, pour les cinq musicos, l’ingé son a bricolé sa mixette, sorti sa réserve de micros et j’ai demandé à Jacques de faire DEUX fois la chanson, ce qui me permettait d’avoir 4 sources d’image à l’arrivée, en mélangeant les deux prises. Livré monté le samedi après-midi pour l’enregistrement vidéo de l’émission avec Martin et diffusion le dimanche …

La générosité de ce gars-là, j’ai jamais rencontré ça chez un autre artiste, à ce point.

Mais ça se comprend quand on sait d’où ça vient …

Ouest-France :

« Au mois de mai, Jacques Higelin avait pris place, tout seul, dans la salle du cinéma Jacques-Tati. Pour les besoins d’un documentaire de 52 minutes qu’elle consacre à l’acteur-chanteur et qui sortira en fin d’année, Sandrine Bonnaire avait filmé ses réactions face au Bonheur est pour demain, film d’Henri Fabiani qu’il était venu tourner à Saint-Nazaire, en 1960. »

Irène Chabrier et Jacques, une belle histoire de ce temps-là. Comme il le dit avec simplicité :

« Nous avions 20 ans. Elle m’a appris à aimer la vie et à aimer l’amour. Je suis parti à l’armée après le film, pendant deux ans et quatre mois, en Allemagne et en Algérie. C’était une période dure, mais ça m’a permis d’avancer. Irène a continué à nourrir mon esprit et ma connaissance de la réalité du monde. Elle m’a envoyé plein de livres et ça m’a fait grandir. »

Et ils se sont écrit, souvent, jusqu’au bout de leur histoire

Ces lettres seront publiées plus tard, avec succès, on y suit toute l’évolution du jeune homme dans ce monde militaire qu’il ne comprend pas et qu’il n’aime pas.

Dans l’une de ses dernières lettres, il évoque, non pas la guerre en Algérie, mais sa rencontre des hommes de cette terre, et le regard qu’il leur porte illustre de la plus belle façon l’artiste hors-norme qu’il est devenu :

« Ici le temps s’écoule sans heurts. Les gestes, les mouvements des arabes, sont totalement détendus, leur démarche est libre et sereine. On sent leur cœur chaleureux, ouvert. Leur rythme quotidien d’existence s’harmonise avec celui du climat, des saisons. Leurs paroles et leurs actes sont inspirés par la sagesse et leurs passions naissent d’un germe d’amour et d’enthousiasme. Aussi, il faut entendre leur rire confiant, clair, naïf et spontané, je vous assure que c’est très beau. C’est un peuple si vivant, si généreux. Vous savez, lorsqu’ils se serrent la main, tout de suite après ils la portent à leur cœur. C’est une image très vraie de ce peuple. »

Procurez-vous le documentaire de Sandrine Bonnaire, magnifique de sensibilité, de tact et de complicité …

* Au tout début, Jacques se faisait souvent orthographier Igelin, même parfois dans ses lettres

7 Réponses

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  1. Bien content d’avoir un billet de toi Randal, malheureusement 6 vidéos ne sont pas visibles 😦

    alainbu

    10 avril 2018 at 16 h 48 min

  2. Merci Randal pour ces jolis souvenirs. Dommage qu’on ne puisse lire tes videos.

    asinuserectus

    10 avril 2018 at 17 h 18 min

  3. « lorsqu’ils se serrent la main, tout de suite après ils la portent à leur cœur » : peuples de la méditerranée ? les grecs ici font souvent ce geste tellement aimable. en se penchant un peu, avec le sourire. le même sourire randalounet sur mes lèvres pour te lire, « classe creuse » toute pleine de l’histoire de notre culture. merci.

    zozefine

    10 avril 2018 at 18 h 15 min

  4. Un grand Monsieur amoureux des Arts et gonflé d’humanité. On ne l’oubliera pas !

    le cinema avec un grand A

    10 avril 2018 at 22 h 40 min


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