LES VREGENS

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Si je ne tue pas ce rat… chap. 5 & 6

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La vie rêvée des copains ou l’art de se raconter des histoires.

Chapitre 5

«  Rien ne vaut les contacts chaleureux pour faire connaissance.

Ton disciple va t’apprendre à vivre. »

Le Voleur de Vie.

Pierre Lahaye lisait et relisait la carte de visite qu’il avait trouvée sur le paillas­son de Roger Capon, petite tache blanche ac­cro­chant la lumière du lampadaire qu’il avait aperçue dès qu’il s’était engagé dans l’allée. Pour le coup, c’était plutôt original comme af­faire. A la rigueur, des bagarres, il en voyait. Des coups pendables de gens rancuniers, ça pou­vait arriver. Mais en général les acteurs de ce genre d’histoire n’avait pas la fibre scri­bouillarde. S’il n’y avait eu le mot « disciple » qui le laissait perplexe, Lahaye se serait cru au début d’une affaire de « serial tabassage bocager ». La signa­ture ampoulée et préten­tieuse lui donnait envie de ne pas prendre tout ça au sérieux mais fai­sait planer comme une menace qui le mettait en alerte. Elle sentait le tout ou rien, cette histoire-là. Et il avait la nette impression que ce n’était qu’un début. La carte elle-même était ordinaire, n’importe quel ordinateur pouvait en produire de semblables.

Pourquoi diable un bonhomme de cin­quante-cinq ans, empêtré dans sa routine et dans une vie familiale désespérante s’était-il fait agresser sauvagement par deux types qu’il n’était pas capable d’identifier ? Capon n’était pas resté longtemps à l’hôpital, il n’avait rien voulu entendre quand il avait si­gné sa décharge le lendemain matin malgré l’avis du médecin qui craignait davantage l’état de déprime dans le­quel l’avait plongé son aventure que le risque, pourtant réel, d’infection dans sa main droite. Elle avait été piétinée : quatre fractures sur deux doigts, l’épiderme sérieusement arraché. Ce n’était pas beau à voir.  Trois côtes cassées sur le flanc gauche, probablement à coups de pied. S’ajoutaient à cette liste les pertes irrépara­bles, qu’il pourrait à la rigueur faire rafistoler plus tard: le nez et deux dents cassés.  Une bonne tren­taine d’hématomes en tout genre donnaient à son teint rubicond une profon­deur violacée in­habituelle et à chaque par­celle de son corps le sentiment vif d’exister. Trois semaines étaient passées, il était encore une somme de douleurs.

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Written by saufcila

13 septembre 2012 at 10 h 09 min

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Si je ne tue pas ce rat … chap. 3 et 4

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N’ayez pas peur d’être seul,

monsieur Capon, vous l’êtes.

Chapitre 3

 L’instant de satisfaction fut bref, le sen­ti­ment de victoire qui l’avait envahi quand la porte s’était ouverte s’évanouit à l’instant même où le souffle chaud de son foyer con­fortable lui sauta à la figure, gorgé de ran­coeur. Dans l’em­brasure de la porte, il ob­serva longuement, à la lueur des dernières braises qui s’éteignaient dans la cheminée du salon, la disposition soi­gneuse et fonction­nelle de son intérieur. La mai­son silen­cieuse, sa maison, était un trou noir d’absence. Pourtant il en avait été fier. Il lui arri­vait en­core de frimer au troquet devant les minots qui s’en­dettaient à tour de bras pour des maisons clefs en main en carton-pâte. Sa maison. Plus de vingt ans de boulot, de jour­nées doubles, vingt ans de week-ends con­sacrés à couler du ci­ment, battre du plâtre, s’user les reins avec les sacs, la peinture, les câbles à faire passer… Vingt ans à se creu­ser la cervelle pour résoudre avec trois bouts de ficelle les innombrables pépins qu’il avait rencontrés.

Sa femme était dans la chambre de­puis un moment sans doute. Il vit par inad­vertance qu’il était plus de onze heures. À cette heure, elle n’aurait plus besoin de pren­dre la peine de faire semblant de dormir. Elle prétendait qu’elle en était réduite à cela pour ne pas le voir saoul, lui il savait qu’il rentrait tard parce qu’il ne pouvait plus supporter de se sentir inexistant à ce point. Il était toujours en colère mais son corps fourbu était incapa­ble du moindre geste, il n’avait pas bougé d’un centimètre depuis plusieurs minutes. Ses jambes réclamaient un siège. Elle avait de la chance qu’il soit en morceaux car il se sentait d’humeur à lui demander des comp­tes percu­tants. Il n’en revenait pas. Comment pouvait-il se retrouver avec une bonne femme pareille, dégoûtant de sang, chez lui sans personne pour l’aider ? Tout, la maison, les enfants, les week-ends à bosser n’avaient donc servi qu’à ça, qu’à garder près de lui une mégère qui ne le voyait plus depuis longtemps, ni même ce soir-là quand il venait de se faire tabasser par deux salauds. Garce de vie !

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Written by saufcila

12 septembre 2012 at 19 h 14 min

Publié dans Fiction, travaux d'écriture

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Si je ne tue pas ce rat…

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Voici les deux premiers chapitres d’un roman que j’ai écrit en 2001 :

Il suffit parfois d’une douleur nouvelle, violente et inhabituelle, pour prendre soudain conscience qu’on avait déjà mal partout depuis longtemps.

Chapitre 1

Il faisait noir ce soir-là quand Roger Capon ferma à tâtons la porte du garage de l’entreprise Redon où il venait de garer la Renault 5 de service. C’était bien joli de se payer le luxe d’emprunter une voiture du patron après le travail pour aller boire son coup avec les copains au café du bourg, mais à vrai dire ça ne l’avançait pas à grand chose puisqu’il lui fallait quand même rentrer chez lui à pied, en pleine nuit sous la bruine glaciale de novembre et sans lampe de poche. Trois minutes, certes, ce n’était pas énorme, mais patauger dans la boue du chemin qui longeait la rivière alors qu’il ne voyait pas ses chaussures, ce n’était pas une affaire. Le jeu n’en valait pas la chandelle. Tout cela pour s’épargner six cents mètres de marche. Les mains vaguement tendues devant lui par réflexe, avançant au hasard, il regrettait les lampadaires et les trottoirs proprets des trois ou quatre rues qui séparaient sa maison du troquet.

Voilà un moment que huit heures étaient passées, sa femme serait sans doute au lit avec sur la tête le casque audio qu’elle avait adopté depuis pas mal d’années déjà, depuis que Benoît et Caroline avaient quitté la maison. Il n’avait pas envie de rentrer. Il n’avait jamais envie de rentrer et s’il pouvait trouver un moyen pour convaincre les copains de s’éterniser un peu devant l’apéritif, il serait encore avec eux chez Gilles, le patron du Bar du Coin, l’heureux homme qui ne se faisait pas enguirlander par sa mégère en revenant du bistrot. Remarque, elle ne lui disait rien puisqu’elle ne lui parlait plus. Sa maison était une tombe, le silence le prenait à la gorge dès qu’il y faisait un pas, le silence et l’ordre. Et pour rentrer dans ce nid joyeux, il lui fallait en plus errer comme un bougre dans le noir total. A quoi bon geindre, il savait pourquoi il avait préféré emprunter la voiture de l’entreprise : il ne voulait plus prendre le risque de se retrouver idiot comme le vendredi précédent lorsqu’ils avaient tous trouvé un prétexte pour refuser de le raccompagner chez lui comme ils le faisaient d’ordinaire.

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Written by saufcila

12 septembre 2012 at 18 h 43 min

Publié dans travaux d'écriture

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