LES VREGENS

Posts Tagged ‘fiction

Si je ne tue pas ce rat… chap.17

with 3 comments

Chapitre 17

« Je te donne mes yeux pour que tu voies

Tu me donnes tes mains pour recevoir. »

Gaëtan Roussel

Non, il n’avait pas d’enfant. Pas un grand dadais de fils, pas même l’ombre d’une fille vo­lage. Il s’était préparé à être père pen­dant qua­tre dérisoires semaines, pas même le temps de concevoir l’ampleur de cette pe­tite révolution si conforme. Il avait manqué être père, et ne le serait jamais, pas plus qu’il ne serait grand-père. « C’est facile », si facile de ne pas être père. Si facile ? Non, il ne s’était pas abstenu, insouciant. Il n’avait pas reculé, il avait seulement douté, lui, d’en être capable. L’angoisse de Suzanne et les ques­tions fondamentales qu’elle lui envoyait à la fi­gure quand il se laissait aller à lui raconter les jeux, les balades qu’ils feraient tous les trois l’avaient percuté de plein fouet, avaient brisé son élan, fait chanceler son désir jusqu’à la nausée.

– Que crois-tu donc ? Que ma mère m’a portée en songeant au petit enfer douillet qu’elle nous réservait ? Que ton père t’a fait pour avoir sous la main un gentil punching-ball ? Ou pen­ses-tu sérieusement appartenir à une autre es­pèce, et savoir réellement pourquoi tu le veux cet enfant et à quelle image tu le façonneras ? Car il s’agit avant tout de cela : de vivre avec cet enfant pour qu’il s’emplisse de sensations, d’émotions, d’expériences. Es-tu sûr que ce qu’il vivra, avec toi dans le meilleur des cas, ou à côté de toi, vaille la peine de jouer les démiurges ? Donner la vie, fabriquer un enfant, être dieu pendant les quelques minutes néces­saires à sa conception est à la portée de n’im­porte qui ! Puis n’être plus qu’un humain parmi tant d’autres dès le sortir de la petite mort. Un humain avec ses peurs, ses contradictions, ses con­ceptions du bonheur, ses fragilités et ses peti­tesses. Un humain et ses manques, ses lâchetés, ses paresses, un humain et ses humeurs. Un humain qui doit faire face à ses responsabilités, face à son enfant. En es-tu vraiment capable ? Tu me fais peur, Pierre, avec tes rêves. On ne fait pas un enfant comme on adopte un chat.

A chaque fois, il sortait de ces joutes ver­bales effondré, la lutte se poursuivait en­core en lui pendant de longues heures de sommeil perdu. Elle a tort, se répétait-il, ce sont toutes ces questions vénéneuses qui compliquent à souhait un désir somme toute naturel. A se po­ser tant de problèmes, plus personne ne ferait d’enfant. Et ce médiocre argument si tranchant se retournait d’un coup, se reformulait à l’envers : on se pose peut-être moins de questions pour faire un enfant, étape ancrée dans l’ordre des choses pour un couple, qu’on ne soupèse les consé­quences de l’adoption d’un chat. Elle avait raison. Capon lui donnait raison, lui pour qui en­tendre son fils était si difficile. Un fils qui ne lui ressemblait pas, qui transgressait la loi de la nature. Un fils qui n’était pas à l’image de son père.

Lire le reste de cette entrée »

Written by saufcila

30 septembre 2012 at 10 h 25 min

Si je ne tue pas ce rat… chap. 15 & 16

with 5 comments

Chapitre 15

 Lahaye marcha longtemps. Il longea le clôture qui interdisait l’accès à la Bourbière de­puis qu’elle avait été classée « réserve na­turelle protégée » jusqu’à ce qu’il déniche un passage de renard par lequel il puisse se glisser sous le grillage en le soulevant sans trop forcer. Il avait horreur des infractions. Il s’égara dans le laby­rinthe des sentiers enva­his de fougères. Le be­soin vital de se res­sourcer, d’évacuer la tension et les incohé­rences qui déployaient leurs ramifi­cations malsaines dans sa tête le poussait à cette marche sans fin et sans ménagement. Il ne cherchait pas à s’orienter et se laissait guider par la familiarité trompeuse que lui inspiraient certains carrefours, indifférent à l’heure, aux kilomètres parcourus, à l’endroit où il atterri­rait.  Il ne rentra à la gendarmerie qu’en fin d’après-midi, heureux de sentir les muscles endoloris de ses jambes et les courbatures de son dos. Pro­messes d’une bonne nuit de sommeil répara­teur. Il regagna directement son appartement de fonction pour prendre une douche chaude qui achève de nettoyer ses neurones et s’accorda  le réconfort d’un thé bouillant avant de rejoindre ses collè­gues. L’idée le traversa qu’il abusait des pré­rogatives de son statut de supérieur et de son ancienneté : il avait littéralement déserté aujourd’hui. Il balaya sa mauvaise con­science : trente-cinq ans bientôt d’assiduité l’autorisaient à quelques écarts, et il était tel­lement las. Ces réflexions l’incitèrent toutefois à consulter son portable qui sonna, sans sur­prise, dès qu’il eut validé son code. Une di­zaine de messages l’attendaient. Un par heure en moyenne puisque ni Ledoyen ni Dubosq n’auraient eu l’audace de l’appeler plus d’une fois par heure : Les messages de la matinée étaient l’exact reflet de la morosité quo­tidienne de leur mission et n’avaient pas grande valeur. Il les effaça. Les six autres messages restants avaient été enregistrés entre deux heures et demi et trois heures vingt.

« Capitaine, rappelez le poste dès que vous le pourrez ! ». Dubosq avait dû toussoter trois ou quatre fois avant pour sortir la phrase d’un trait.

« Capitaine, c’est urgent. Rappelez dès que possible ! » Une note d’impatience cu­rieuse chez l’adjudant Dubosq qui avait adopté à l’égard de l’usurpateur une attitude excessivement déférente éveilla l’attention de Lahaye. Mais le message n’en disait pas plus.

« Capitaine, madame Capon est là, venez le plus vite possible ! »

« Capitaine, elle porte plainte contre son mari. »

Lire le reste de cette entrée »

Written by saufcila

30 septembre 2012 at 9 h 52 min

Publié dans travaux d'écriture

Tagged with , , ,

Si je ne tue pas ce rat… chap. 13 & 14

leave a comment »

Chapitre 13

Roger Capon se réveilla fourbu, brisé, in­capable de croire, d’espérer, de vouloir. L’entrevue avec monsieur Redon lui trottait dans la tête depuis des jours sans qu’il puisse s’en débarrasser. Ses rêves lui fai­saient revivre inlassablement la scène sous différentes variantes. Dans le cauchemar qu’il redoutait le plus, il voyait s’élargir sous sa chaise une flaque poisseuse qui lui faisait honte. Pour détourner l’attention de monsieur Redon, il fanfaronnait stupidement. Son pa­tron s’énervait, réclamait plus de sérieux. Mais, il paniquait, ses chaussures qui baignaient au milieu de la flaque s’imbibaient de la substance répugnante. Les jambes de ses pantalons devenaient humides à leur tour, tout son corps absorbait le liquide, l’épongeait pour ainsi dire. Il se réveillait en sursaut, suf­foquant, empli de dégoût au contact de ses draps trempés de sueur. Il sentait sa raison chavirer. Tout l’irritait, l’épuisait. Il était à bout.

Ce matin-là, encore bouleversé de son rêve, il regarda sa femme avec insistance,  comme on joue sa dernière pièce au casino, ratissé jusqu’à la croûte, fébrile du sursaut d’énergie que procure la satisfaction de l’ul­time défi, de l’insoumission bravache qu’il y a à jouer quitte ou double.  Il guettait avec une attention sournoise un frémissement de cil qui enfoncerait le clou, confirmerait les élucu­brations de son esprit malade. Mais Marie, forte d’un long travail sur elle-même, gardait en toute cir­constance une parfaite maîtrise de la moindre parcelle de son corps, particu­lièrement quand elle faisait semblant de dor­mir. Que son regard ait si peu de poids finit d’anéantir Capon, de lui insuffler l’idée con­fuse de son effacement pro­gressif de la sphère des autres. Sa belle assu­rance s’était réduite à une peau de chagrin té­nue. Seule restait l’obstination aveugle de son instinct de survie qui s’efforçait d’étouffer toute activité cérébrale. Son corps se résolut à des­cendre à la cuisine manger un peu. À quelques mar­ches du carrelage froid du rez-de-chaussée, il s’arrêta, s’assit et appela le sommeil ou le coma ou n’importe quoi qui le tire de là. Dans l’entrée, à quelques centimètres de la porte, il distinguait une petite tâche blanche, de la taille d’une carte de visite.

  Lire le reste de cette entrée »

Written by saufcila

30 septembre 2012 at 7 h 19 min

Si je ne tue pas ce rat… Chap. 7 & 8

with 6 comments

Chapitre 7

 Le soir de son retour de Bretagne, Capon fit un saut chez Gilles, directement, sans repas­ser par chez lui. On le salua, Gilles le servit, mais personne ne lui parla réellement. On se contentait de répondre à ses questions de ma­nière laconique quand il s’adressait directement à quelqu’un, écono­misant les mots et les re­gards comme s’ils s’usaient à son contact. Le revirement n’avait rien d’étrange. En faisant des confidences à Radar, toute la clique avait con­science de s’être fourrée dans une sale histoire. Et si Paul avait craqué, c’était bel et bien de la faute de Capon. Il s’était fait tabasser, d’ac­cord, mais en appelant Radar, il leur avait collé un flic sur le dos. Savary, en particulier, l’avait mau­vaise quand il avait compris qu’il valait mieux passer à table parce qu’il était le suspect nu­méro un. Et ça, c’était pas Lahaye qui l’avait deviné tout seul.

Capon fit mine de ne rien remarquer. D’ailleurs, il avait plein de choses à dire sur le chantier breton qui lui avait posé de nom­breux problèmes, du fait principalement de sa main quasi invalide. Il meubla son monologue en racontant en détail toutes les ru­ses de Sioux qu’il avait imaginées pour com­penser son handicap. Il n’obtint aucune des ex­cla­mations admiratives dont le gratifiaient d’ordi­naire ses camarades quand il expliquait ses trouvailles de Geo Trouvetout.  Il ne s’attarda pas au bistrot où il se sentait manifestement de trop. Il prétexta qu’il était fatigué par la route et que sa femme l’attendait pour dîner.

Lire le reste de cette entrée »

Written by saufcila

15 septembre 2012 at 8 h 26 min

Si je ne tue pas ce rat… chap. 5 & 6

with 2 comments

La vie rêvée des copains ou l’art de se raconter des histoires.

Chapitre 5

«  Rien ne vaut les contacts chaleureux pour faire connaissance.

Ton disciple va t’apprendre à vivre. »

Le Voleur de Vie.

Pierre Lahaye lisait et relisait la carte de visite qu’il avait trouvée sur le paillas­son de Roger Capon, petite tache blanche ac­cro­chant la lumière du lampadaire qu’il avait aperçue dès qu’il s’était engagé dans l’allée. Pour le coup, c’était plutôt original comme af­faire. A la rigueur, des bagarres, il en voyait. Des coups pendables de gens rancuniers, ça pou­vait arriver. Mais en général les acteurs de ce genre d’histoire n’avait pas la fibre scri­bouillarde. S’il n’y avait eu le mot « disciple » qui le laissait perplexe, Lahaye se serait cru au début d’une affaire de « serial tabassage bocager ». La signa­ture ampoulée et préten­tieuse lui donnait envie de ne pas prendre tout ça au sérieux mais fai­sait planer comme une menace qui le mettait en alerte. Elle sentait le tout ou rien, cette histoire-là. Et il avait la nette impression que ce n’était qu’un début. La carte elle-même était ordinaire, n’importe quel ordinateur pouvait en produire de semblables.

Pourquoi diable un bonhomme de cin­quante-cinq ans, empêtré dans sa routine et dans une vie familiale désespérante s’était-il fait agresser sauvagement par deux types qu’il n’était pas capable d’identifier ? Capon n’était pas resté longtemps à l’hôpital, il n’avait rien voulu entendre quand il avait si­gné sa décharge le lendemain matin malgré l’avis du médecin qui craignait davantage l’état de déprime dans le­quel l’avait plongé son aventure que le risque, pourtant réel, d’infection dans sa main droite. Elle avait été piétinée : quatre fractures sur deux doigts, l’épiderme sérieusement arraché. Ce n’était pas beau à voir.  Trois côtes cassées sur le flanc gauche, probablement à coups de pied. S’ajoutaient à cette liste les pertes irrépara­bles, qu’il pourrait à la rigueur faire rafistoler plus tard: le nez et deux dents cassés.  Une bonne tren­taine d’hématomes en tout genre donnaient à son teint rubicond une profon­deur violacée in­habituelle et à chaque par­celle de son corps le sentiment vif d’exister. Trois semaines étaient passées, il était encore une somme de douleurs.

Lire le reste de cette entrée »

Written by saufcila

13 septembre 2012 at 10 h 09 min

Publié dans Fiction, travaux d'écriture

Tagged with , ,

Si je ne tue pas ce rat … chap. 3 et 4

with 2 comments

N’ayez pas peur d’être seul,

monsieur Capon, vous l’êtes.

Chapitre 3

 L’instant de satisfaction fut bref, le sen­ti­ment de victoire qui l’avait envahi quand la porte s’était ouverte s’évanouit à l’instant même où le souffle chaud de son foyer con­fortable lui sauta à la figure, gorgé de ran­coeur. Dans l’em­brasure de la porte, il ob­serva longuement, à la lueur des dernières braises qui s’éteignaient dans la cheminée du salon, la disposition soi­gneuse et fonction­nelle de son intérieur. La mai­son silen­cieuse, sa maison, était un trou noir d’absence. Pourtant il en avait été fier. Il lui arri­vait en­core de frimer au troquet devant les minots qui s’en­dettaient à tour de bras pour des maisons clefs en main en carton-pâte. Sa maison. Plus de vingt ans de boulot, de jour­nées doubles, vingt ans de week-ends con­sacrés à couler du ci­ment, battre du plâtre, s’user les reins avec les sacs, la peinture, les câbles à faire passer… Vingt ans à se creu­ser la cervelle pour résoudre avec trois bouts de ficelle les innombrables pépins qu’il avait rencontrés.

Sa femme était dans la chambre de­puis un moment sans doute. Il vit par inad­vertance qu’il était plus de onze heures. À cette heure, elle n’aurait plus besoin de pren­dre la peine de faire semblant de dormir. Elle prétendait qu’elle en était réduite à cela pour ne pas le voir saoul, lui il savait qu’il rentrait tard parce qu’il ne pouvait plus supporter de se sentir inexistant à ce point. Il était toujours en colère mais son corps fourbu était incapa­ble du moindre geste, il n’avait pas bougé d’un centimètre depuis plusieurs minutes. Ses jambes réclamaient un siège. Elle avait de la chance qu’il soit en morceaux car il se sentait d’humeur à lui demander des comp­tes percu­tants. Il n’en revenait pas. Comment pouvait-il se retrouver avec une bonne femme pareille, dégoûtant de sang, chez lui sans personne pour l’aider ? Tout, la maison, les enfants, les week-ends à bosser n’avaient donc servi qu’à ça, qu’à garder près de lui une mégère qui ne le voyait plus depuis longtemps, ni même ce soir-là quand il venait de se faire tabasser par deux salauds. Garce de vie !

Lire le reste de cette entrée »

Written by saufcila

12 septembre 2012 at 19 h 14 min

Publié dans Fiction, travaux d'écriture

Tagged with , ,

Si je ne tue pas ce rat…

with 3 comments

Voici les deux premiers chapitres d’un roman que j’ai écrit en 2001 :

Il suffit parfois d’une douleur nouvelle, violente et inhabituelle, pour prendre soudain conscience qu’on avait déjà mal partout depuis longtemps.

Chapitre 1

Il faisait noir ce soir-là quand Roger Capon ferma à tâtons la porte du garage de l’entreprise Redon où il venait de garer la Renault 5 de service. C’était bien joli de se payer le luxe d’emprunter une voiture du patron après le travail pour aller boire son coup avec les copains au café du bourg, mais à vrai dire ça ne l’avançait pas à grand chose puisqu’il lui fallait quand même rentrer chez lui à pied, en pleine nuit sous la bruine glaciale de novembre et sans lampe de poche. Trois minutes, certes, ce n’était pas énorme, mais patauger dans la boue du chemin qui longeait la rivière alors qu’il ne voyait pas ses chaussures, ce n’était pas une affaire. Le jeu n’en valait pas la chandelle. Tout cela pour s’épargner six cents mètres de marche. Les mains vaguement tendues devant lui par réflexe, avançant au hasard, il regrettait les lampadaires et les trottoirs proprets des trois ou quatre rues qui séparaient sa maison du troquet.

Voilà un moment que huit heures étaient passées, sa femme serait sans doute au lit avec sur la tête le casque audio qu’elle avait adopté depuis pas mal d’années déjà, depuis que Benoît et Caroline avaient quitté la maison. Il n’avait pas envie de rentrer. Il n’avait jamais envie de rentrer et s’il pouvait trouver un moyen pour convaincre les copains de s’éterniser un peu devant l’apéritif, il serait encore avec eux chez Gilles, le patron du Bar du Coin, l’heureux homme qui ne se faisait pas enguirlander par sa mégère en revenant du bistrot. Remarque, elle ne lui disait rien puisqu’elle ne lui parlait plus. Sa maison était une tombe, le silence le prenait à la gorge dès qu’il y faisait un pas, le silence et l’ordre. Et pour rentrer dans ce nid joyeux, il lui fallait en plus errer comme un bougre dans le noir total. A quoi bon geindre, il savait pourquoi il avait préféré emprunter la voiture de l’entreprise : il ne voulait plus prendre le risque de se retrouver idiot comme le vendredi précédent lorsqu’ils avaient tous trouvé un prétexte pour refuser de le raccompagner chez lui comme ils le faisaient d’ordinaire.

Lire le reste de cette entrée »

Written by saufcila

12 septembre 2012 at 18 h 43 min

Publié dans travaux d'écriture

Tagged with , ,