LES VREGENS

L’inaccessible étoile

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Tout au long de mes 38 années de carrière d’enseignant, et ce, dès les premières années, ma philosophie d’éducateur, d’instituteur et de pédagogue, quelque soit le niveau d’enseignement, pourrait se lister en ces quelques points :

1- être particulièrement attentif aux chances de réussite des élèves les plus défavorisés socialement et des plus faibles scolairement.

2- instaurer une éthique individuelle et collective de l’entraide, du partage, de la coopération et du respect mutuel.

3- faire en sorte que tous les apprentissages soient authentiquement source de plaisir, d’épanouissement personnel, de conquête d’une autonomie intellectuelle et affective.

4- exiger des plus forts qu’ils viennent en aide aux plus faibles.

Dans mon Panthéon pédagogique figurent au premier chef les noms de Makarenko, Korczak et Freinet bien sûr. Leur oeuvre, leur exemple, me donna très tôt matière à penser et à faire. Mais la lecture qui me marqua à jamais fut sans nul doute un petit livre de 190 pages édité en 1967, dans sa version originale en italien, puis traduit et publié en France en 1968. L’exemplaire que je possède a été imprimé en 1972, date vers laquelle il dut se retrouver entre mes mains ; j’ai oublié le contexte et les conditions de son acquisition mais pas l’émotion qu’il provoqua en moi. Son titre : « Lettre à une maîtresse d’école ». L’auteur : les enfants de Barbiana.

Le texte de la quatrième de couverture (éditions Mercure de France) est très explicite ; il me suffira de le reproduire ici pour que chacun mesure à la fois l’extrême radicalité de l’approche pédagogique et son étonnante actualité.

« A l’Ecole de Barbiana, petit village toscan, se sont les élèves qui, à tour de rôle, faisaient la classe. C’étaient, pour la plupart, des recalés de l’enseignement public. Mais, à Barbiana, on ne recalait pas. On travaillait douze heures par jour  et trois cent soixante-cinq jours par an – et les « irrécupérables » étaient sauvés. C’est de Barbiana que huit de ces enfants ont décidé d’écrire à leur ancienne maîtresse d’école, et, à travers elle, au corps professoral officiel. Se souvient-elle d’eux ? Un élève, pour elle, ce n’est guère qu’une fraction. Qu’importe au professeur si des fractions se perdent en route ? En huit ans d’école primaire, quarante garçons ont disparu. Que sont-ils devenus ? Et pourquoi sont-ce toujours les plus pauvres ? Réquisitoire violent jusqu’à être subversif, cette lettre remet en question les fondements mêmes de la société : l’argent et les classes. Avant la contestation universitaire, quelques enfants dans un village perdu, avaient fait, à leur manière, la révolution. »

Il faut également dire quelques mots de celui sans qui il n’y aurait jamais eu ni école, ni élèves de Barbiana. Don Lorenzo Milani était le curé de Barbiana.

Don Lorenzo Milani

« Le 6 décembre 1954, sous une pluie battante, il était arrivé dans cette cure sans électricité et sans route. Aucune habitation autour de cette église et de cette cure bâties sur une terrasse à quelque cinq cent mètres d’altitude du versant nord du Monte Giovi, à une trentaine de kilomètres au nord de Florence. Un lieu très isolé où l’on ne monte encore aujourd’hui que par une mauvaise route empierrée. Dans les environs, des maisons isolées sur les flancs de la montagne où vivaient quelques familles de très pauvres montagnards. » (Jean Lecuit. «Don Lorenzo Milani, un précurseur». Revue Quart Monde, N°185 -(*)

Jean Lecuit est un prêtre jésuite qui a connu l’école de Barbiana, il raconte :

 » Don Lorenzo, d’origine juive, converti, avait été ordonné prêtre en 1947 dans l’archidiocèse de Florence et envoyé comme vicaire dans la paroisse San Donato à Calenzano, un petit bourg entre Florence et Prato… A Calenzano, Don Lorenzo se rendit très vite compte de l’ignorance profonde des nombreux ouvriers et paysans auprès desquels il vivait. Il découvrait « qu’aujourd’hui l’ouvrier avec son diplôme de fin d’école primaire se trouve dans une situation de plus grande infériorité sociale que le manœuvre analphabète de 1841 ». Cet « analphabétisme » persistant malgré l’école empêchait les gens du peuple de pouvoir se « défendre par la parole » et les mettait « intellectuellement à la merci » de qui avait étudié tant soit peu au-delà de l’école primaire. Son cœur de prêtre l’amena à devenir enseignant… Au fil des années, la maison du vicaire devint ainsi une école où l’on apprit à vaincre « l’ignorance, le conformisme, la résignation ». Une manière de faire qui enthousiasmait les jeunes au point que nombre d’entre eux préféraient l’école du vicaire à la Maison du peuple. En apprenant à maîtriser leur parole, ces jeunes apprenaient à maîtriser leur pensée, à analyser leurs conditions de vie en en découvrant les causes, à savoir parler à ceux qui les exploitaient au travail. Des jeunes, ouvriers et paysans, devenaient ainsi des adultes capables d’analyse politique et sociale, capables de prendre position et de défendre leurs convictions…

[Mais] à Calenzano, Don Lorenzo ne fut pas compris de l’ensemble de ses confrères qui pratiquaient une toute autre pastorale. La lucidité et la rigueur de ses analyses, jointes à sa liberté de parole et sa cohérence absolue dans le souci évangélique des plus pauvres, étaient sans doute trop innovantes, voire trop interpellantes, pour qu’il en fut autrement. À la mort de son vieux curé, qui le soutenait, il fut transféré à Barbiana.

Autrement dit, il était envoyé vers les plus pauvres de la région : ceux qui n’avaient pas encore pu quitter leur terre de misère. Il réagit à Barbiana comme il l’avait fait à Calenzano : il voulut que ces gens acquièrent la maîtrise de la parole et de la pensée qui en feraient des êtres libres. Une école naquit… »

Mais il ne faut pas imaginer une école traditionnelle, une école conçue et organisée sur le modèle de l’Ecole des Frères par exemple. Ou une école à l’image de notre école communale républicaine et laïque où leçons, exercices d’applications et contrôles se succèdent avec une régularité immuable qui engendre plus l’ennui que le bonheur d’apprendre. L’école de Barbiana, à l’instar de l’école de Saint-Paul de Vence, créée par Célestin Freinet en 1928, était une école DU Peuple et non pas une école POUR le Peuple, comme le fut et l’est encore notre école de Jules Ferry !

C’est encore Jean Lecuit qui décrit : « « L’école de Don Milani consistait avant toute chose à enseigner la langue italienne aux pauvres. (…) Il avait rassemblé autour de lui des enfants du milieu paysan, pour la plupart. Ils avaient, surtout, besoin d’apprendre à s’exprimer. » Plus qu’une école, Barbiana était une communauté. Les enfants n’y habitaient pas, sauf deux jeunes orphelins que Don Lorenzo avait accueillis chez lui. Ceux qui fréquentaient l’école, en effet, vivaient dans les environs. Mais Barbiana ouvrait aussi à toutes les dimensions de la vie : tout était occasion de formation. Le journal était lu quotidiennement, avec toujours l’exigence qu’aucun mot ne soit lu sans être compris. Gare à celui qui n’avait pas demandé le sens d’un mot qui lui échappait ! Les articles étaient choisis par Don Lorenzo pour l’occasion qu’ils donnaient d’une ouverture ou d’un enseignement sur la réalité sociale, économique, scientifique… Un visiteur ou, a fortiori, un invité ne pouvait éviter d’être confronté aux questions, parfois directes et embarrassantes, des enfants. « Pour nous enseigner la cohérence, il (Don Milani) voulait qu’on soit très scrupuleux dans les moindres de (ses) actes. (…) Peut-on vraiment être crédible quand on a la bouche pleine de discours sur la justice sociale, tout en gagnant beaucoup d’argent et vivant dans une villa ? (…) Les gens aiment les idéologies, pas les hommes. Don Lorenzo, au contraire, ne nous enseignait pas à aimer les idéologies, il nous enseignait à aimer l’homme. » Les enfants participèrent ainsi à tout ce que provoqua un article de Don Lorenzo sur l’objection de conscience : L’obéissance n’est plus une vertu en réponse à une déclaration d’aumôniers militaires italiens. Article qui lui valut d’être cité en justice. Il mourut à quarante quatre ans avant la fin du procès en appel.

Il faut aussi mentionner le travail du fer et du bois, l’aménagement des lieux (construction d’une petite piscine pour apprendre à nager), l’apprentissage des langues dont le couronnement était de longs séjours dans d’autres pays européens, voire en Algérie, où le jeune adolescent, avec toutes les précautions requises et les recours éventuels nécessaires, avait à se débrouiller pour vivre en restant constamment en contact par lettre avec Don Lorenzo. »

Don Milani décéda le 26 juin 1967 des suites d’une leucémie. Avant de mourir, il écrivit pour se défendre d’être l’auteur de « la lettre à une maîtresse » :

« Je ne veux pas mourir bourgeois, je ne veux pas qu’on me prenne pour un auteur de livres. Si seulement je pouvais faire comprendre à quelques-uns qu’on n’a pas besoin pour écrire de génie ni même de talent, qu’il existe des règles valables pour tous et pour tous les temps… L’écriture, croyez-moi, n’est que le contraire de la paresse.« 

Quant aux huit élèves de l’école de Barbiana, auteurs du texte, ils ont tenu à adresser cette note aux lecteurs :

« Ce livre n’est pas destiné aux enseignants, mais aux parents. Il voudrait les inviter à s’organiser. A première vue on dirait qu’il a été écrit par un seul gars. En fait comme auteurs on était huit élèves de l’école de Barbiana. D’autres camarades qui sont déjà au travail ont collaboré le dimanche.

Il nous faut tout d’abord remercier notre prieur qui nous a éduqués, qui nous a enseigné les règles de l’art et qui a dirigé les travaux. Ensuite les très nombreux amis qui d’une façon ou d’une autre nous ont aidé :

– à simplifier le texte (divers parents)

– à recueillir des données statistiques (des secrétaires de mairie, des enseignants, des directeurs, des proviseurs, des fonctionnaires du ministère et de l’I.S.T.A.T., des curés)

– à trouver d’autres renseignements (des syndicalistes, des journalistes, des administrateurs municipaux, des historiens, des statisticiens, des juristes) »

Il n’est probablement pas aisé de se procurer un exemplaire de ce livre aujourd’hui, à moins de fouiller dans les cartons des brocanteurs ou de surfer sur le Net en gouglant à tout va ! Pour consoler (ou appâter) d’éventuels lecteurs voici un extrait du texte en page 16, 17, 18 et 19 :

« Barbiana, quand j’y arrivais, n’avait pas l’air d’une école. Ni chaire, ni tableau noir, ni bancs. Rien que de grandes tables autour desquelles on faisait l’école et on mangeait.

II y avait qu’un seul exemplaire de chaque livre. Les gars se serraient autour. C’est à peine si on s’apercevait qu’il y en avait qui étaient un peu plus grands et qui enseignaient aux autres.

Le plus âgé de ces maîtres avait peut-être seize ans, le plus petit douze et il me remplissait d’admiration. Je décidai tout de suite qu’un jour je ferais moi aussi la classe.

Là-haut aussi la vie était dure. Une discipline et des engueulades à vous faire perdre l’envie de revenir.

Par contre ceux qui ne possédaient pas de bases, qui mettaient plus longtemps que les autres à comprendre ou qui étaient distraits, se sentaient les préférés. On les traitait comme vous traitez le premier de la classe. On aurait dit que l’école était rien que pour eux. Tant qu’ils n’avaient pas compris, les autres n’avançaient pas.

II n’y avait pas de récréation, il n’y avait pas de congé, même le dimanche.

Ca ne nous tracassait guère ni les uns ni les autres car le travail, c’est bien plus dur. Mais de tous les bourgeois qui débarquaient histoire de nous rendre visite, il y en avait pas un qui pouvait avaler ça.

II y en eut un, un gros ponte de professeur qui disait : « Mon Revérend, vous n’avez pas étudié la pédagogie. Polianski dit que le sport est pour les garçons une nécessité physiopsycho… »

II parlait sans nous regarder. Les gens qui enseignent la pédagogie à l’université, ils ont même pas besoin de regarder les gosses. Ils les connaissent tous, et sur le bout du doigt, les gosses, comme nous on connaît nos tables.

II finit par s’en aller et Lucio qui avait seize vaches à l’étable dit : « L’école, ça vaudra toujours mieux que la merde. »

Cette phrase, il faudrait la sculpter sur la porte de vos écoles. Des millions de petits paysans sont prêts à y souscrire.

C’est vous qui dites que les gosses détestent l’école et qu’ils préfèrent s’amuser. A nous les paysans vous nous avez pas demandé. Mais on est un milliard sept cent millions. II y a six gosses sur dix qui pensent la même chose que Lucio. Les quatre autres, on sait pas.

Toute votre culture se fait de cette manière.

Comme si le monde c’était vous.« 

 ********************************

Une amie m’a suggéré, il y a peu de temps, d’écrire sur l’école. A priori, je n’étais pas « chaud », redoutant et détestant la posture de l’ancien combattant, donneur de leçon. Si j’ai finalement relevé le défi en faisant ce long détour par Barbiana c’est à la fois pour préciser quel fut mon idéal pédagogique et suggérer à quel point il y a de la distance entre l’idéal et le réel. Ainsi, moi le petit instit, sorte de curé laïque, j’ai rêvé d’être un Don Milani quand je n’ai guère été que l’un de ses enfants de coeur !

(*) l’intégralité des textes empruntés à Jean Lecuit se trouve ici, sur le site d’ATD Quart-Monde.

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Written by Juléjim

21 septembre 2011 à 19 h 39 min

7 Réponses

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  1. Beau texte… merci.

    Tu sembles avoir un scan, tu pourrais peut-être scanner le bouquin. Avec des images de taille raisonnable, ça n’a pas besoin d’être gigantesque, on (je?) peut faire de la reconnaissance de caractères dessus (OCR) pour, à terme, en faire un PDF.

    Je le lirais bien, moi.

    gemp

    21 septembre 2011 at 20 h 05 min

  2. Mouais… on pourrait faire ça… c’est 190 pages quand même hein ?

    J’ai trouvé un exemplaire disponible sur un site de livres d’occase-livres rares etc … mise en vente : 49€ !

    C’est là : http://www.le-livre.fr/fiche-RO30036500.html

    😦

    + sinon les brocantes ou les bouquinistes…

    julesansjim

    21 septembre 2011 at 22 h 22 min

    • Je propose, juste. Je ne dis pas que c’est simple. C’est si on veut. Et 190 pages *doubles* c’est 95 scans ^^

      C’est comme tu veux. Et faut relire l’OCR, et remettre en page, donc c’est du boulot. Mais tu semblais apprécier considérablement ce bouquin, qui ne se trouve plus qu’à prix d’or, donc je proposais mon (notre?) aide.

      gemp

      22 septembre 2011 at 1 h 13 min

      • Oui oui, j’ai bien compris le sens de ta proposition et la manip. D’habitude je prête volontiers mes livres (que je ne revois pas toujours mais bon, c’est les joies du partage !) mais là j’avoue que j’ai du mal en effet à me séparer d’une telle pépite. (je suis scié par le prix proposé sur le site de revente ! y a vraiment des gens prêts à spéculer sur tout et n’importe quoi quand même !)
        Le Mercure de France serait bien inspiré de relancer une impression par les temps de désarroi actuels !
        De toute façon, après-demain je pars une semaine dans le Lot donc pas trop de temps devant moi. Et puis si tu es seul à être intéressé qui sait … je prendrai peut-être le risque de te le prêter à toi qui m’a l’air d’un gars « sérieux »…
        Et s’il y a foule de demandes, je me botterai le cul !

        Donc à suivre… patience… patience…

        🙂

        nb : je ne désespère pas de le trouver dans une bibli municipale ou le faire emprunter dans une bibli pédagogique par ma fille ou un pote enseignant. C’est aussi une option à explorer.

        julesansjim

        22 septembre 2011 at 9 h 52 min

  3. 7,92 € sur le prix du ministre. Plus 4 € de port…

    Merci pour cet article, Jules…

    Gavroche

    22 septembre 2011 at 11 h 49 min

    • Ah ouais dis-donc ! trop forte cette Gavroche ! ça devient jouable pour 12€ non ?

      Il y a aussi une proposition à 15 (11+4) ça le fait encore …

      😉

      julesansjim

      22 septembre 2011 at 14 h 43 min

  4. […] expérience éducative novatrice provoqua un débat sur l’innovation en matière de pédagogie dans les années 1960, […]


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