LES VREGENS

Si je ne tue pas ce rat… chap. 15 & 16

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Chapitre 15

 Lahaye marcha longtemps. Il longea le clôture qui interdisait l’accès à la Bourbière de­puis qu’elle avait été classée « réserve na­turelle protégée » jusqu’à ce qu’il déniche un passage de renard par lequel il puisse se glisser sous le grillage en le soulevant sans trop forcer. Il avait horreur des infractions. Il s’égara dans le laby­rinthe des sentiers enva­his de fougères. Le be­soin vital de se res­sourcer, d’évacuer la tension et les incohé­rences qui déployaient leurs ramifi­cations malsaines dans sa tête le poussait à cette marche sans fin et sans ménagement. Il ne cherchait pas à s’orienter et se laissait guider par la familiarité trompeuse que lui inspiraient certains carrefours, indifférent à l’heure, aux kilomètres parcourus, à l’endroit où il atterri­rait.  Il ne rentra à la gendarmerie qu’en fin d’après-midi, heureux de sentir les muscles endoloris de ses jambes et les courbatures de son dos. Pro­messes d’une bonne nuit de sommeil répara­teur. Il regagna directement son appartement de fonction pour prendre une douche chaude qui achève de nettoyer ses neurones et s’accorda  le réconfort d’un thé bouillant avant de rejoindre ses collè­gues. L’idée le traversa qu’il abusait des pré­rogatives de son statut de supérieur et de son ancienneté : il avait littéralement déserté aujourd’hui. Il balaya sa mauvaise con­science : trente-cinq ans bientôt d’assiduité l’autorisaient à quelques écarts, et il était tel­lement las. Ces réflexions l’incitèrent toutefois à consulter son portable qui sonna, sans sur­prise, dès qu’il eut validé son code. Une di­zaine de messages l’attendaient. Un par heure en moyenne puisque ni Ledoyen ni Dubosq n’auraient eu l’audace de l’appeler plus d’une fois par heure : Les messages de la matinée étaient l’exact reflet de la morosité quo­tidienne de leur mission et n’avaient pas grande valeur. Il les effaça. Les six autres messages restants avaient été enregistrés entre deux heures et demi et trois heures vingt.

« Capitaine, rappelez le poste dès que vous le pourrez ! ». Dubosq avait dû toussoter trois ou quatre fois avant pour sortir la phrase d’un trait.

« Capitaine, c’est urgent. Rappelez dès que possible ! » Une note d’impatience cu­rieuse chez l’adjudant Dubosq qui avait adopté à l’égard de l’usurpateur une attitude excessivement déférente éveilla l’attention de Lahaye. Mais le message n’en disait pas plus.

« Capitaine, madame Capon est là, venez le plus vite possible ! »

« Capitaine, elle porte plainte contre son mari. »

Les deux derniers messages de Dubosq étaient de la même teneur, et tradui­saient, sans apporter de plus amples infor­mations, son im­patience et son embarras d’être contraint, tout à la fois, à l’indiscrétion et à l’impolitesse. Lahaye n’eut aucune diffi­culté à imaginer ce qui s’était passé. Un pas de plus dans l’inéluctable : Capon sombrait progressivement dans une nervosité mala­dive, dans une méfiance qui frisait la para­noïa. La rage intérieure qu’il ruminait et sa peur sans fond avaient trouvé un exutoire de lâche, sa femme.

Lahaye imita l’archétype de la voix au­tori­taire, un peu cinglante, d’un officier ins­tructeur de Melun pour se rappeler ferme­ment ses devoirs de mi­litaire et alla se rha­biller au sens propre. Il con­sulta sa montre en traversant la cour goudron­née qui menait au poste. Six heures et demi, il était trop tard pour se presser. Il ralentit le pas pour savou­rer la lumière. Les jours rallongeaient un peu, cela le réconforta.

Il s’enfonça dans son fauteuil et scruta distraitement le plafond le temps de démêler ses premières impressions après la lecture de la plainte déposée par Marie Capon. Roger Capon s’exprimait comme le cul-terreux qu’il était, Marie avait un usage du langage d’une sobriété clini­que. Lahaye était persuadé que le gendarme Ledoyen n’avait retouché aucune phrase et avait simplement écrit sous la dictée. De fait, Ledoyen était inca­pable d’une telle limpidité, empêtré qu’il était dans son stock de formules administra­tives mal digérées. Une moue ridiculement dédaigneuse affaissait les commissures de sa bouche lors­que, à voix haute, il relisait les dépositions de l’air digne du fonctionnaire en exercice, fort de l’autorité qu’il attribuait à ses phrases ampoulées.

L’autre remarque qui lui venait à l’esprit le mettait mal à l’aise.  Pour la troisième fois en peu de temps, il était déconcerté par la précision des descriptions. Les témoins avaient la réputa­tion d’être généralement peu fiables. Des tests avaient été conduits sur ce sujet mettant en cause la subjectivité exa­cerbée des personnes en état de choc ou l’indifférence de badauds ne saisissant d’une scène qui ne les concerne pas que des détails aléatoires. Ce n’était pas le cas des Guillotines, pour qui l’espionnage de leurs congénères était devenu un sacerdoce, l’épan­dage de leur fumier un apostolat. Dans leur do­maine, ces deux bigotes devaient avoir atteint une maîtrise parfaite des techni­ques de mémo­risation et d’organisation des faits depuis le temps qu’elles s’y exerçaient.  Sans doute, ma­dame Dubosq les avait-elle aidées à fourbir leur armes, à peaufiner le récit détaillé de la crise de Marthe Valin en les écoutant le répéter maintes et maintes fois avant sa version définitive. Mais en ce qui concernait Marie Capon ce n’était pas une simple mise en scène d’événements bien mémorisés, la clarté avait l’exactitude d’une énumération et la sécheresse d’une sentence. Ce n’était pas un récit mais un exposé glacial de faits bruts et révoltants. En avan­çant dans sa lecture, il s’était senti peu à peu gêné d’avoir envie d’en finir avec cette liste.

Toute proportion gardée, il reconnut la mauvaise conscience embarrassée qu’il avait éprouvé en lisant Lajja, l’été précédent. Un livre auréolé d’un linceul. Il lisait par curiosité les ouvrages les plus disparates qui lui tom­baient sous la main, sans attendre d’en avoir l’envie. Pourtant Lajja, dès son édition fran­çaise, l’avait intrigué à cause de la folie meurtrière qu’il avait déclenché. La dé­marche courageuse de cette femme avait re­mué un restant de velléité de témoigner lui aussi, de la guerre d’Algérie. Puis il s’était con­formé au silence par inertie, par manque d’apti­tude pour l’écriture, et de temps aussi. Ces sou­venirs ravivaient cette mauvaise conscience qu’il avait si mal vécue de se perdre dans la liste des noms des victimes, d’être lassé de ce té­moignage dont il reconnaissait en même temps la force et la nécessité. Mauvaise con­science d’avoir eu envie d’abandonner bien des fois la lecture de ce livre qui avait valu à Tasliman Nasreen la menace continuelle d’une fatwa.

De la même façon, il s’était obligé d’al­ler au bout de cette déposition, recensement de chacun des coups portés, description mi­nu­tieuse de la douleur provoquée par chaque im­pact, la chair qui se fendait, les ondes ai­guës de douleur qui avaient irradié ses côtes, sa hanche et son genou droits. Il parcourut alors le certificat médical du docteur Duchemin qui avait dénom­bré un minimum de quarante-six coups portés. L’exa­men ob­jectif du médecin correspondait point par point au détail de l’exposé de Marie Capon sauf qu’elle avait suivi le déroulement irréflé­chi de la violence de son mari tandis que Duchemin avait classé avec méthode, par ordre de gravité, les deux fractures suppu­tées, les huit coupures, notant leurs tailles et leurs profondeurs, et les ecchymoses. Lahaye essaya de se représenter la scène et l’état d’esprit de cette femme battue par son mari qui identifiait tous les gestes aveu­gles de sa folie, analysait tous leurs effets et les gravait dans sa mémoire. L’admiration le dis­pu­tait à la stupeur. Il fallait du cran pour en­caisser une raclée pareille avec une telle maîtrise de soi-même. Lahaye ne put se dé­fendre de pen­ser que ce sang-froid trahissait un détachement profondément enraciné et mûri. Il suspectait un calcul qui lui faisait froid dans le dos.

Il étudia ensuite des clichés radiogra­phi­ques, effectués par le service des urgences de l’hôpital de Coutances, qui con­firmaient les hy­pothèses de Duchemin. Les fractures étaient parfaitement visibles même pour un humble gendarme. Le fémur était biffé d’un trait blanc en biais. Les deux bouts déchiquetés du péroné se superposaient presque et lui firent grincer les dents de douleur.

Ce lundi matin, 15 janvier 1996, son mari s’était donc levé comme d’habitude à six heures quarante-cinq. Il était descendu à la cuisine. Elle ignorait pourquoi il n’était pas parti travailler à sept heures cinquante. Elle ne l’avait pas en­tendu jusqu’à neuf heures et quart, heure à laquelle il est remonté dans leur chambre pour l’insulter et la frapper. Il était neuf heures vingt-cinq quand, devant lui, elle a appelé successivement le docteur Duchemin et Jeanne Bernay, sa cou­sine. A dix heures, le médecin l’auscultait et appelait une ambulance. A midi douze, comme en témoignaient les clichés, elle passait des ra­dios à vingt kilomètres de Lessay. Enfin, à quatorze heures trente, Ledoyen prenait sa déposition. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle n’avait pas perdu de temps.

Lahaye reprit le dernier feuillet du dos­sier. Il s’agissait d’une déclaration par laquelle elle signalait qu’elle se voyait dans l’obligation de quitter le domicile conjugal sur le champ. Par mesure de sécurité, elle préférait que son mari ignore l’endroit où elle serait hébergée. Suivait l’adresse d’un avocat qui lui trans­mettrait toute communication si c’était néces­saire. Il n’y avait pas à dire, c’était un plan rondement mené, un projet élaboré depuis longtemps dont chaque étape était prévue et mesurée. Avait-elle éga­lement évalué les risques qu’elle encourait ? Le mutisme dans lequel elle s’était enfermée, de­puis six ans d’après Capon, était-il la première phase d’un scénario machiavélique dont l’objec­tif était de faire sortir de ses gonds ce pauvre type un jour ou l’autre ? Ou bien, était-il le seul moyen qu’elle avait trouvé pour surmonter l’aversion terrible qu’il lui inspirait ? Attendait-elle l’op­portunité de déclencher une procédure de divorce ? Avait-elle manigancé un tel stratagème ?

La donne avait changé. Lahaye avait la sensation étrange et pénible d’y voir plus clair alors qu’il était toujours en plein brouillard. La détermination froide de cette femme l’impressionnait et pouvait laisser penser qu’elle s’était délibérément exposée à une telle épreuve. Peut-être Capon avait-il déjà abusé de sa force physique. Peut-être s’était-elle seulement préparée à une nouvelle crise. Lahaye devait bien admettre que la violence de Capon ne le surprenait pas outre mesure. En somme, si lui pouvait s’y attendre, a for­tiori, Marie le pouvait également. Or, décider de se protéger définitivement de telles explo­sions de fureur était pour le moins légitime. Il composa le numéro de Capon qui décrocha immédiatement. Où cet imbécile trouvait-il la force de nourrir encore ses illu­sions ? Quel appel espérait-il avec tant d’impatience ? Lahaye n’écouta pas les répugnants pe­tits hoquets sans larmes de son interlocuteur et lui jura qu’il avait intérêt à se pointer dare-dare au poste de gendarmerie, ajoutant qu’il l’attendait dans les dix minutes.

Chapitre 16

 « Les derniers auxquels nous pardonnons leur infidélité à notre égard sont ceux que nous avons déçus. »

Cioran

Lahaye n’attendit pas longtemps. Capon était venu à pied, probablement au pas de course puisqu’il avait parcouru les deux kilomè­tres qui séparaient sa maison de la gendarmerie en à peine un quart d’heure. Il était pitoyable. Lahaye cacha avec difficulté ses réticences à lui parler. Il le reçut en si­lence et, froidement lui désigna du menton l’un des deux fauteuils en cuir destinés à ses rares interlocuteurs. La capitaine Lahaye s’occupait rarement des interrogatoires ou dépositions en tout genre et ses subordon­nés ne s’asseyaient jamais. Il compulsait le dos­sier redoutable dont toutes les pièces étalées ostensiblement tapissaient le plateau de son bureau.

Capon était mal à l’aise, comme à son ha­bitude, encore assommé par l’humiliation qu’il venait d’essuyer. Sans réfléchir, il avait con­tourné les bureaux de la gendarmerie pour se diriger d’emblée vers les logements de fonction situés de l’autre côté du bâtiment. Là, il avait sonné plusieurs fois à la porte du domicile de Lahaye, tremblant de n’avoir pas fait assez vite. Agacée par cette insistance idiote et impolie, madame Ledoyen, qui lo­geait sur le même palier, était sortie épingler l’importun un peu dur de la comprenette pour lui mettre les points sur les « i » et lui expliquer que lorsqu’on ne répond pas à la dixième sonnerie, c’est qu’on n’est pas là ou qu’on ne veut pas être dérangé. Mais elle l’avait seulement toisé méchamment, avec une lenteur appuyée, histoire de lui faire savoir qu’elle l’avait parfaitement reconnu. Enfin, elle avait haussé les épaules en signe de mépris, l’avait fusillé du regard, les narines pincées et avait refermé sa porte sans un mot. Il avait déguerpi, rouge de honte. Tout Lessay devait être au courant maintenant, il comprit alors que Lahaye l’avait convoqué au poste et qu’il n’était pas prêt d’être de nouveau invité chez lui.

Pour le moment, les oreilles encore cui­santes, il regardait les chaussures de Lahaye, intimidé par les occupations impor­tantes du capitaine de gendarmerie. Impor­tantes et inquié­tantes. Répétition générale d’un verdict qui tom­berait un jour au tribunal.  D’ores et déjà, il ne disposait plus de son temps. D’ores et déjà, il était sur le banc des accusés, coupable. Le poids de cette indi­gnité nouvelle épaississait son sang. Il se soumettait à l’attente, acceptait son devoir d’humilité devant l’autorité de l’officier de po­lice judiciaire. Pourtant, prostré de­vant ce juge imprévu, il maugréait silencieusement au prise avec une sourde ré­bellion. Quel im­bécile il faisait ! Dire qu’il était venu en pen­sant trouver quelqu’un pour l’écou­ter. Pas un ami, il le savait, pas même un co­pain, mais il avait espéré le réconfort d’une soli­darité d’homme face à la duplicité des bonnes femmes, ou, à défaut, une oreille impartiale et suffisamment dans la confidence pour es­sayer de comprendre avant de le condam­ner. Le ton de Lahaye au téléphone ne prê­tait pas à confu­sion : il s’attendait à un savon, à la bourrade sé­vère mais, au fond, compré­hensive qu’on passe à un bon gars qu’a fait une bévue. Mais pas à cette hostilité hau­taine et implacable. Capon était amer, sa femme l’avait mené par le bout du nez.  Il s’était engouffré dans le piège comme un bleu sans même tenir compte de l’avertisse­ment de la carte oubliant tout ce qu’il avait appris sur les femmes, toutes ses belles tira­des sur ces salo­pes et leurs embrouilles. Ce n’était pas sa faute, à lui. C’était la pression, les menaces, il avait craqué, voilà. Il fixait toujours les pieds de l’officier, les implorant de lui donner l’autorisa­tion d’expliquer tout, de lui montrer la carte, la vraie responsable.

Lahaye le laissa mijoter un bon mo­ment avant de s’adresser enfin à lui. Armé d’un stylo bille, il nota les réponses sans sur­prise de Capon qui dictait docilement ses nom, prénom, date de naissance, adresse… L’interro­gatoire fut mené dans les règles. Le prévenu joua son rôle malgré les manières un peu incongrues du gendarme et reconnut les faits. Lahaye se contrefichait de ces pa­perasseries, il voulait pu­nir cette brute, lui écraser le mufle dans sa lâ­cheté, lui faire cracher sa version expurgée de la réalité des coups, du sang, de la douleur.

Sans démêler quelle association d’idées l’avait fait dérivé, il pensa à Suzanne, inflexible sous ses airs de roseau frêle. A l’enfant qu’elle n’avait  pas osé porter, dix ans auparavant parce qu’elle avait trente-huit ans et tellement peur. Il pensait à leurs déses­poirs semblables et opposés après le bref séjour à l’hôpital. L’aigreur du trop tard, de l’irréversible, du définitif avait dénaturé le goût de leurs baisers jusqu’à y met­tre fin. Lui, avait attendu pendant douze longues années qu’elle accepte de lui faire une petite bouille qui l’appellerait « papa ». Douze longues an­nées qu’elle avait passé à refouler son désir, d’abord pour se laver de son enfance, puis pour en faire le deuil, puis pour être sûre qu’elle serait une bonne mère, puis encore à sombrer dans le doute, la peur d’échouer, ou pire, de trop ressembler à sa mère malgré elle. Après l’avortement, ils s’en étaient voulu mutuellement de ne pas avoir été assez forts, assez détermi­nés, de s’être gâchés. Il avait maudit son propre ventre incapable d’enfan­ter, assujetti à la vo­lonté de l’autre. Les der­niers mois ne furent qu’un fleuve ininter­rompu de disputes mornes, sans vigueur, résignées. Le temps, pour cha­cun, que les reproches deviennent des regrets. Il lui avait pardonné, il s’était pardonné, lente­ment, bien longtemps après leur séparation. Elle n’était pas entêtée et égoïste, elle avait seule­ment manqué de confiance. Il ne l’avait pas trop écoutée, non, il n’avait pas été docile, il avait juste manqué de conviction. Lâcheté ?  La récur­rence de ce mot dans ses pensées le contra­riait. Étaient-ce là d’autres formes de lâcheté ? S’il avait été plus tenace, l’enfant aurait peut-être réconcilié Suzanne avec elle-même. Sa pru­dence avait des faux airs de dérobade. Il avait douté d’elle, eu peur de son passé si lourd. Douté de lui aussi, de sa capacité à être présent pour son enfant. Le retour obstiné de la vision fugitive des pou­pées russes l’énerva. Oui, cha­que lâcheté en nourrissait une autre dans ses entrailles, fruit vénéneux destiné à éclore pour engendrer sa réplique le jour venu. La lâcheté n’était-elle pas génétique ou contagieuse ? Au­quel cas, elle doit être bien plus sûrement transmissible que la couleur de peau. Il le fallait sans doute pour qu’elle soit si bien donnée en partage à l’humanité. Déprimé, il jeta un coup d’œil à Capon, il n’éprouvait aucune indulgence pour lui mais sa rage venait de tomber ouvrant la porte à un nouvel amalgame d’émotions bien ternes : pitié, écoeurement, lassitude et résignation.

Une série de dessins entrevue dans un vieux journal satyrique l’avait choqué quand il était encore à l’école. Elle représentait la mi­sère en quatre scènes. Dans la première, un ouvrier  baissait la tête sous les vitupérations de son patron. Dans la vignette suivante, il frappe sa femme. La troisième image mon­trait la femme frappant son gosse. Dans la dernière, l’enfant, à son tour, frappait le chien. Encore des poupées russes. Il vomissait Capon d’avoir donné raison à cette carica­ture. A l’époque où il avait vu cette ancêtre de la BD, son père n’hésitait jamais à lui dé­cocher une claque retentissante, pour la moindre broutille, la plus infime contrariété. Pierre respectait son père et le craignait. Pourtant toutes les taloches qu’il avait reçues après cette maudite série lui avaient laissé un arrière-goût d’apitoiement au­quel n’avait pas survécu l’autorité paternelle. Il s’était alors contenté d’essayer d’aimer son père. Capon lui avait inspiré une pitié comparable dès leurs « retrouvailles » du mois de novembre, à la diffé­rence près qu’elle avait inexorable­ment dégé­néré en aversion. Il portait en lui la mauvaise foi comme un vice caché derrière ses airs vantards et dominateurs envers ses collègues qu’il sno­bait comme des subalter­nes. Lahaye s’était peu à peu convaincu que l’arrogance comme la brutalité étaient les symptômes d’une rancœur larvée, des aveux de faiblesse, voire de bassesse. Il ne croyait pas à la malveillance pure de l’âme humaine, mais à sa vulnérabilité qui engendrait une soif insondable de ven­geance. Quelle qu’elle soit. Le Talion, ven­geance terrible quand elle est le paiement tangi­ble et toujours insuffisant d’une offense irrépa­rable. Ou la vengeance vile qui se défoule sur les existences faibles à portée de main, comme dans la caricature du Petit Illustré. Ou encore la vengeance tragi­que de ceux qui la rêvent sans jamais pas­ser à l’acte, rongés de l’humiliation toujours ravi­vée par la frustration qui les tourmente. Une mise à mort continuelle de la dignité propre à rendre fou. Il songea un instant au visage crispé de Marthe Valin. La vengeance est la plaie de ceux qui n’ont pas réussi à pardonner ou à oublier. Ses yeux encore absorbés, rivés sur un ailleurs ac­commodèrent sur la silhouette penaude qu’ils traversaient sans voir. Capon attendait. Long­temps avant ce dénouement, Marie avait assé­ché leur vie par son désintérêt et sa froideur enracinés, ce désert vengeur res­semblait à un châtiment aveugle punissant dans son exécu­tion autant l’actrice que sa victime. Pourquoi donc ne l’avait-elle pas quitté ?

– Alors, cher Fier-à-bras, explique-moi pourquoi ta femme t’en veut à ce point.

Capon était perdu dans ses pensées de­puis longtemps. Sa révolte velléitaire  s’était éteinte sous les coups de butoir de l’angoisse. Il était justement en train de fouiller sa conscience en quête d’une ré­ponse à cette question cru­ciale. Il tressaillit en songeant une fois de plus que son esprit était transparent aux autres qui y lisaient à livre ouvert, à moins qu’il ne parle à voix haute sans s’en rendre compte.

– C’est à cause de Benoît, résuma-t-il au bout d’un moment de cogitations confuses.

Lahaye se maîtrisa et se contenta de le gifler verbalement :

– Tu penses donc que ta femme ne te parle plus par la faute de ton fils ?

– Ben, c’est surtout sa faute à elle. Mais c’était à cause de Benoît. J’suis p’têt pas d’la partie, mais on m’f’ra pas gober qu’un môme qui décroche enfin son bac à  vingt ans, au deuxième essai en plus, est doué pour les étu­des. Et, le p’tit monsieur, i voulait que j’al­longe vingt-cinq mille francs pour lui payer une école de commerce ! Reusement qu’le bac était à peu près gratuit, pasqu’à c’rythme-là, on avait pas fini ! Ça durait deux ans, sa fichue école ! Et pis, c’était qu’prépa­ratoire ! L’avait rien à la fin si i ratait son con­cours. Moi, j’voulais pas. J’ai trimé toute ma vie, j’connais la valeur de l’ar­gent. Tiens, j’préfère mettre cinquante mille francs au tiercé plutôt qu’dans des âneries pa­reilles. Au moins, j’ai une chance que ça m’rapporte.

Lahaye se fit violence pour se contenir. Cette conversation allait le mettre hors de lui. Mais il se contenta, pour évacuer le trop plein d’adrénaline, de quelques remarques sar­castiques sur le dressage des canassons plus aisé et moins cher que celui des enfants.

– Tu t’fous moi, hein. Mais toi, t’en as pas de gosse, c’est facile. L’avait voulu son bac, il l’avait. Vingt ans ! L’allait pas rester à l’école toute sa vie, non ! Et manger tous les jours ? Nourrir mes gosses, c’t’une chose, mais y a des limites à tout. L’avait déjà ben d’la chance qu’on li a pas fait payer une pension, à c’grand dadais.

Comme Lahaye ne disait rien, il reprit :

– Ouais, je sais, « avoir des bagages », « la crise », j’connais la chanson, c’est c’que m’a se­riné Marie pendant des mois. Mais c’que j’vois au bout du compte, c’est qu’i s’est mis au bou­lot et qu’ça fait un bail qu’i y tra­vaille maint’nant. Et i fait du commerce en plus. Y a pas b’soin d’faire des études à n’en plus finir pour vendre des sacs de ciments et des palettes d’agglos aux entreprises.

Lahaye se taisait avec obstination. As­pi­rant sa lèvre supérieure, il survolait avec affec­tation la déposition de Marie pour ne pas voir les éclairs coléreux dans les yeux soudain animés de Capon.

– C’est là qu’tout a commencé. È m’en a voulu comme c’est pas permis. Faut dire que l’môme est parti. I v’nait d’avoir son bac, l’a fait son sac à dos et j’l’ai pas r’vu pendant deux ans. I app’lait sa mère en douce quand j’allais au turbin, mais è voulait pus m’en parler. Et ce p’tit con li aurait dit qu’i s’f’rait à l’idée qu’il avait pas d’père. Qu’j’étais qu’son « géniteur ».

Il prononça ce mot en détachant avec ap­plication chaque syllabe. De ce ton, suintait tout son mépris pour les ambitions de son fils, pour la singularité de ce vocabulaire qui sonnait à ses oreilles comme une trahison. En mesurait-il seulement toute la portée ? Lahaye reconnaissait trop dans cet ostra­cisme l’attitude du propriétaire exaspéré de voir sa chose lui désobéir en voulant être différente. Avait-il donc fait ses gos­ses par instinct de reproduction à l’identique ? Lahaye se demanda si c’était pour échapper à ce désir inconscient qu’il avait lui-même si souvent prié pour avoir une fille.

– Marie a cessé de te parler à cette époque-là ?

– Non, plus tard. Ça, c’était en 84, y a bientôt onze ans. Là, elle a plus voulu que j’l’ap­proche. Sous prétexte qu’elle voulait pas pren­dre le risque que j’ui r’fasse un gosse, puisque j’étais pas capable, selon elle, de les assumer. Tu parles, elle avait quarante ans ! Y avait peu de chance qu’on en fasse un autre ! Enfin, j’l’ai pus touchée d’pis c’temps-là. Et c’était pas marrant.

Lahaye le laissa ruminer. Ce récit le per­turbait manifestement.

– En fait, à y bien penser, on a pus fait d’gosse après Caroline. On en a jamais parlé. Finalement, ça f’sait longtemps qu’elle avait dé­cidé.

Capon s’absorba quelques minutes dans ses pensées. Il aurait voulu un garçon, un autre. Un petit gaillard à qui il aurait appris la mécanique et le football. Dire que Benoît n’avait jamais été fichu de changer la bougie de sa mobylette ! Il soupçonna sa femme d’avoir pris la pillule à son insu après Caroline, ou peut-être pire encore, la garce !

Lahaye coupa court à ses grandes découvertes en le rappelant à la réalité :

– Pour quelle raison a-t-elle cessé de te parler ?

– Les mêmes bêtises. Caroline est par­tie à Paris après son bac. Comme si è pou­vait pas aller travailler, ou étudier à Caen au moins ! Non, mademoiselle voulait Paris ! Elle a pas la folie des grandeurs c’te-là, non plus. Pour être franc, c’est pas elle qui m’a fait les poches. E m’a jamais d’mandé un sou, l’était bien trop fière pour ça, c’est pas comme son frère. Enfin, voilà. Deux trois ans après, c’de­vait être en 88, Marie m’demande de lui en­voyer huit mille francs. Huit mille francs ! Tout ça pasque ses bourses n’arrivaient pas et qu’elle avait plein d’choses à payer. Loyer, son inscription en fac, chais pus quoi encore. Comme si c’était nouveau qu’les bourses arrivaient toujours avec trois mois d’retard ! L’avait qu’à prévoir. C’t’était plus une gamine.  Pis on peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. L’avait voulu prendre le large, et ben ça s’f’rait pas sur mes deniers. Et si è voulait un loyer à l’œil, l’avait qu’à rentrer à la mai­son. J’ai pas voulu. Marie li a envoyé quand même un chèque. Ça a bardé quand j’m’en suis aperçu. J’ui ai montré qui c’est qui ga­gnait les sous. L’a rin voulu entendre, pis, du jour au lend’main, è m’a pus parlé.

Capon eut une moue désabusée avant de continuer :

– D’façon, pour c’qu’on avait à s’dire ! E peut bien partir, ça changera pas grand chose.

L’outrecuidance de ce p’tit coq devenait grotesque. Il ne chantait pas le même refrain en novembre. Lahaye le lui rappela en quel­ques phrases un peu féroce. Le Voleur avait raison, il en avait bien besoin de leçons, des bien dures, des bien frappantes pour faire entrer quelque chose dans son caillou.

– Pourquoi j’aurais fait des efforts avec une gamine qui n’m’a pas dit deux mots en dix-huit ans ? C’tait la fille de sa mère. C’tait comme si j’étais pas là pour elle.

Amertume. Vengeance. Toujours la même chanson. Capon s’en prenait à ses grands gosses parce que lui-même au fond n’arrivait pas à être adulte, à prendre des distances avec son amour-propre blessé. La lassitude s’appesantit de nouveau sur Lahaye. Suzanne avait probablement raison. Il faut être grand pour être parent, savoir faire le premier pas, fermer les portes à ses es­poirs intimes, ne pas être déçu, être disponi­ble, tellement disponible. Capon et ses en­fants, ce n’était qu’une série de rencontres ratées : il n’était pas prêt quand ils sont arri­vés. Dix ans plus tard, ils n’ont pas vu qu’il les attendait. Rancoeur. Pardon impossible.  Lahaye posa enfin la question qui l’avait obnubilé toute l’après-midi :

– Pourquoi Marthe Valin te déteste à ce point ?

Capon s’emporta au quart de tour :

– Qu’est-ce qu’est encore allée racon­ter c’te vieille toquée ? Elle en aura donc jamais fini avec ses salades ! C’est qu’une pocharde givrée qui raconte n’importe quoi ! Y a qu’à voir c’qu’elle a fait l’aut’ jour ! Ça fait des lustres qu’è menace de révéler on ne sait quoi ! È doit pas avoir grand chose à dire vu qu’elle l’a toujours pas fait d’puis l’temps ! È m’cherche des noises d’puis des années. D’puis qu’j’ai r’fusé d’ui réparer sa voiture ! È m’prend pour un larbin, oui ! Non mais ! È va minauder près du patron, chais pas c’qu’elle a fait pour avoir ses faveurs, toujours est-il qu’i m’ordonne de j’ter un coup d’œil sur ses freins. Et puis quoi encore ! Comme si j’avais qu’ça à faire ! J’ai pas fini moi si chacun rap­plique avec les p’tites misères d’leurs ba­gnoles. Et à l’œil encore ! J’ui ai d’mandé c’qu’è m’donnait en échange. Rin ! J’l’ai en­voyée s’faire cuire un œuf. Et d’puis ça lui est resté en travers la gorge ! V’là c’qui s’est passé, ni plus ni moins. Mais avec des tim­brées pareilles, ça n’a plus d’fin. D’toute fa­çon, elle a une dent contre tout l’monde. Y a qu’à l’écouter déblatérer sur ses voisins, sur les secrétaires, sur ses enfants même ! Y a pas d’limites avec elle. À l’entendre, tout l’monde li en veut, tout l’monde fricote der­rière son dos. Ben à la fin, c’est c’qui s’passe et è l’a bien mérité !

Capon sortit sa tirade d’une traite, rouge d’énervement ce qui intrigua Lahaye bien plus que ses propos. Il parlait comme s’il lui fallait se défendre pied à pied. Le gen­darme l’asticota un peu sur cette histoire de réparation qui lui semblait bien maigre pour déclencher un ressentiment aussi virulent et tenace que celui de Marthe Valin. Il n’obtint rien de plus sinon une bordée d’injures quand il demanda à Capon si elle avait été sa maîtresse. La grossièreté du bonhomme lui hérissait le poil à chaque fois, non pas qu’il soit puritain, mais ce mépris hargneux, sans bornes, dès qu’il était question des femmes se déversait comme une routine, une sorte de complicité de potes qu’il était loin de partager. Quand il eut épuisé le chapelet de son voca­bulaire désignant les prostituées, Capon se tut, étourdi par ses propres vociférations. Il pressentait qu’il y était allé un peu fort mais se sentait soulagé. Son air penaud s’était évanoui. Sa colère contre Marthe Valin s’étendit à sa femme. Il n’éprouvait plus une once de culpabilité et sortit avec assurance la dernière carte du Voleur de vie.

Lahaye parcourut les quelques lignes et le remit à sa place en lui rappelant d’une voix cassante que ce n’était pas le Voleur qui avait cogné Marie.

***

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Written by saufcila

30 septembre 2012 à 9 h 52 min

Publié dans travaux d'écriture

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5 Réponses

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  1. il y a dans ce chapitre 16 des paragraphes sublimes.

    lenombrildupeuple

    30 septembre 2012 at 15 h 28 min

  2. et sinon,oui je chipote, mais en 96, le portable était encore rare, non ?

    lenombrildupeuple

    30 septembre 2012 at 15 h 32 min

    • Oui, tu as raison. J’ai eu le mien en 97, je n’ai pas songé qu’en 96, c’était encore bien peu développé. Tant pis, ce ne sera qu’une maladresse de plus :-).

      saufcila

      1 octobre 2012 at 20 h 00 min

  3. « Lahaye s’était peu à peu convaincu que l’arrogance comme la brutalité étaient les symptômes d’une rancœur larvée, des aveux de faiblesse, voire de bassesse. Il ne croyait pas à la malveillance pure de l’âme humaine, mais à sa vulnérabilité qui engendrait une soif insondable de ven­geance. »

    ************************************
    Bien vu Capitaine ! Y a du Maigret chez cet homme-là.

    🙂

    Juléjim

    5 octobre 2012 at 14 h 42 min


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