LES VREGENS

Si je ne tue pas ce rat… chap. 24 & 25 (fin)

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Chapitre 24

 

« Si je ne tue pas ce rat il va mourir. »

Samuel Beckett

 

Roger Capon errait dans sa coquille creuse. Les minutes collaient aux parois du sablier, s’accrochaient, refusaient de couler. Quand le silence devenait insupportable, il allait s’asseoir par terre dans l’entrée, devant le téléphone posé sur le carrelage nu, comme une relique dans une chapelle. Il n’y touchait pas, se contentait de le fixer, à l’affût d’un tressaillement de l’objet. Capon ne pen­sait plus depuis qu’il avait reçu coup sur coup trois lettres recommandées. La première lui annonçait le début de la procédure de di­vorce. La deuxième son licenciement. La troi­sième venait de Maître Maillant qui lui propo­sait un contrat de mise en vente de la mai­son. Forcé d’accepter puisqu’il fallait rembourser monsieur Redon.

Depuis, c’était le néant, les jours pas­saient, il s’était terré dans sa maison, dé­boussolé. Pas un coup de fil, pas un ami, pas une rencontre. La seule personne qui se souciait encore de lui était le Voleur de vie qui poursuivait obstinément sa sombre corres­pondance. Et, dans une certaine mesure, Pierre Lahaye qui lui avait remis lui aussi une carte du Voleur. La sollicitude du gendarme ne le trompait pas. Sans le Voleur, Lahaye ne lui aurait jamais adressé la parole. De sa vie, ne lui restait plus que cette présence obsé­dante et hostile qui avait fait table rase de tout pour conquérir la place vacante. Cette dernière carte lui avait porté le coup de grâce : sa vie ne lui appartenait plus. Il n’était pas retourné à son travail presque à son insu. C’était seulement la suite logique, c’était la volonté du Voleur.

Dire que Capon avait baissé les bras serait un euphémisme. Une morne tristesse s’était emparé de chacun de ses neurones, mais il n’éprouvait plus ni colère, ni peur. De fait, que pouvait-il craindre désormais ? Il avait cessé de se torturer l’esprit à démêler l’éche­veau de ses soupçons. Lahaye avait discuté un peu, histoire de remplir son devoir de flic, mais n’avait pas beaucoup résisté quand il lui avait demandé d’arrêter l’enquête. Le gen­darme s’était échiné à lui arracher la pro­messe qu’il ne ferait pas de bêtise comme si sa vie avait une quelconque importance. Re­com­mencer à zéro ! Tu parles ! L’expérience qu’il venait de faire le dégoûtait à jamais de remettre un doigt dans la vie.

Capon envisagea d’aller se coucher. Il avait à peu près perdu la notion du temps, mais il faisait nuit noire et il était las. Il tra­versa le salon avec des gestes d’automate, piétinant les gravats de plâtre qui s’épar­pillaient au centre de la pièce. Un sourire de dérision lui vint sur les lèvres quand il regarda le nœud coulant qu’il avait aban­donné là quand le plafond s’était effondré. Le provi­soire le poursuivrait jusqu’au bout. Marie avait raison. La médiocrité transpirait de tout ce qu’il avait construit.

Il se traîna dans l’escalier, toute lu­mière éteinte. La veille, quand le piton du lustre auquel il avait accroché la corde avait cédé, son corps pesant avait arraché dans sa chute les fils électriques provoquant un court-circuit qui avait déclenché le disjonc­teur. Qu’importe ! Qu’y avait-il donc à regarder dans cette maison à moitié vide ? Il s’était réveillé dans le noir au milieu des morceaux de plâtre. Devinant ce qui s’était passé, il n’avait pu réprimer un ricanement méchant. Ce n’était pas son heure : son dieu, le Voleur, n’en avait pas encore terminé. Il avait vécu là son dernier moment de panique. Non pas en se passant la corde autour du cou, mais lors­qu’il s’était trouvé, tel un scarabée sur le dos, griffant vainement le vide de ses pattes an­goissées, dans l’incapacité de se relever. Il avait pleuré, une fois de plus, comme l’imbé­cile qu’il était, la peur au ventre, condamné à vivre pour mourir lentement, la colonne ver­tébrale brisée, de faim, de soif sans personne pour le secourir, sans sa femme à l’étage, un casque audio sur les oreilles pour ne pas l’entendre. Puis il avait enfin retrouvé son calme et constaté qu’il sentait ses jambes, il avait compris avec étonnement que la dou­leur fulgurante qui lui traversait le cou était la seule responsable de sa paralysie. Il avait roulé alors sur lui-même pour se retrouver à plat ventre, puis s’était mis à genoux sans aucune difficulté. Ces quelques minutes d’auto-apitoiement avaient épuisé ses derniè­res réserves d’amour-propre. L’auriculaire et l’annulaire de sa main droite ne fonction­naient plus, il s’en contrefi­chait, il se savait en sursis désormais. Quand au matin, il avait trouvé la dernière carte qui le défiait de survi­vre, sa tête avait explosé de fureur et de trouille : même ce dernier choix lui était refusé.

 

Tu n’as plus rien, plus d’honneur, plus de famille, plus d’amis, plus de travail, plus de maison. L’ultime leçon, c’est de vivre malgré tout. T’ai-je appris à vivre ?

Le Voleur de Vie.

 

* * *

Pour l’heure, il regagnait sa chambre à tâtons dans l’escalier, agrippé fermement à la rampe lorsqu’il en­tendit le portillon s’ouvrir. Aux aguets dans le noir, il se demanda s’il n’avait pas rêvé : qui pouvait lui rendre visite au milieu de la nuit ? Il perçut alors un bruis­sement insolite. Quand il identifia le bruit d’une enveloppe que l’on glisse sous une porte, il se retourna vivement et entreprit de dévaler l’escalier en aveugle. Il se rua comme un fou vers la porte d’entrée, batailla avec ses poches pour trouver la clé, parvint enfin à ouvrir cette maudite serrure et se pré­cipita dans la rue, juste à temps pour enten­dre démarrer en trombe un moteur de voiture.

A la lueur des étoiles, dans l’enca­drement de la porte ouverte, il distingua l’om­bre blanche de l’enveloppe qui l’attendait. La nuque meurtrie de sa course stupide, il se pencha douloureusement pour attraper la dernière sentence de son bourreau. Il fouilla dans les tiroirs de la cuisine pour trouver une bougie, dégota une vieille boîte d’allumettes et s’affala au pied de l’évier avec son petit matériel.

 * * *

24 novembre 1972. C’était un ven­dredi, il s’en souvenait. Cette date signait la lettre anonyme mieux qu’un nom. C’était une lettre et non plus une carte. Une lettre longue et bavarde qu’il avait survolé à la lueur va­cillante de sa bougie. A quoi bon subir les dernières menaces puisqu’il avait compris maintenant ? Cette date mettait un nom et un point final à cette saloperie d’histoire.

Le soulagement qu’éprouvait Capon frisait l’euphorie. Ce n’était que cela ! Au fond, il s’en doutait depuis le début ! Pourquoi n’avait-il pas suivi sa première idée ? C’était si évident ! Le monde tournait rond, tout était explicable et logique. Quel poids pouvaient avoir les élucubrations d’une vieille folle plus de vingt ans après ? Lahaye ! Il fallait qu’il raconte tout à Lahaye, qu’il lui fasse lire cette lettre d’aveux, qu’il vomisse ce poison et revive. Il enfila un gilet et sortit sans verrouiller sa porte, l’esprit rasséréné du sentiment de sécurité enfin retrouvé.

La nuit fraîche de cette fin d’hiver le dégrisa un peu. Il marchait vite autant que le lui permettait son corps sous-alimenté depuis plusieurs jours. L’euphorie comme toute émotion est fugace. L’angoisse des derniers mois avait fait du doute un ré­flexe pavlovien.  Le souvenir cuisant de son dernier passage à la gendarmerie acheva de le désenchanter : Lahaye n’était ni un ami, ni de son bord. Il l’avait aidé, certes, mais seulement parce qu’il était payé pour ça. Il n’avait pas hésité deux secondes à prendre le parti de Marie alors qu’il savait pourquoi il avait fait ça ! Capon ralentit le pas. Fallait pas non plus qu’il aille se jeter dans la gueule du loup comme la dernière fois. Lahaye restait avant tout un flic : « T’avises pas d’oublier ça, mon vieux Capon. C’t’un gars d’la ville, y’a des choses qu’i peut pas comprendre ! »

Capon se planta sous un lampadaire et relut la lettre avec plus d’attention, en s’ef­forçant surtout d’adopter le point de vue de Lahaye. C’était pourtant clair que c’était elle, cette pétasse, elle cherchait même pas à brouiller les pistes. Ses méninges carbu­raient, pesant le pour et le contre. Elle écrivait elle-même qu’il y avait prescription, elle avait dû se renseigner. Pourtant, il avait vague­ment conscience qu’aujourd’hui ce n’était plus pareil, qu’il risquait bien d’avoir des en­nuis. Mais, tout de même, après tout ce qu’elle lui avait fait, ils pouvaient pas la laisser filer comme ça. C’est toute sa vie qu’elle avait bousillé ! Son boulot ! Puis zut ! Ça s’était pas passé comme elle le disait, il allait lui expli­quer, et Lahaye, aussi bouché qu’il était, finirait bien par comprendre.

Il replia la lettre et reprit sa route. Il pestait parce qu’il n’était pas aussi sûr de lui qu’il l’aurait voulu. Puis brusquement, devant l’interphone de la gendarmerie, il eut tout bonnement la trouille que Lahaye le flanque dehors. Il n’en fut rien. Le gendarme encore endormi lui ouvrit la porte et le reçut en pyjama.

* * *

Chapitre 25

 

Alors il dit :  » Je veux habiter sous la terre

Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;

Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »

Victor Hugo

 

Le 24 novembre 1972, vers midi, tu es venu chez ma mère, sous prétexte de lui parler de sa voiture qu’elle avait laissée au garage de l’entreprise pour que tu la lui répa­res. Les bonnes femmes n’y connaissent rien en mécanique, et elle, elle s’était saignée à blanc pour pouvoir se l’offrir, sa petite auto. Elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux, les gens sont si faibles.

Elle te plaisait bien ma mère, n’est-ce pas ? Cela faisait sans doute un moment que tu la lorgnais. Et là, seul, chez elle, c’était l’occasion ou jamais. Tu as été gentil, elle n’a pas voulu, elle s’est débattue. Alors, comme tu es un bon gars, tu lui as proposé un petit arrangement. Tu lui réparerais sa voiture si elle ne faisait pas sa coquette. Elle n’a pas voulu, elle préférait la mettre chez un gara­giste. C’est contrariant les femmes. Comme tu sentais qu’il ne suffisait pas de grand chose pour la convaincre, tu lui as dit qu’il fallait être très concentré pour travailler sur un moteur, qu’on risquait de faire des erreurs. Oublier de serrer une Durit, de mettre à ni­veau le liquide de frein, par exemple, ou encore mal visser une roue, allez savoir. Une négligence peut être fatale. Mais ma mère n’a pas cédé, s’est affolée, a exigé que tu lui rendes sa voiture, a osé t’insulter probablement.

Tu l’as violée. Je suis née.

Elle est trop pudique pour m’avoir raconté en détail ce qui s’est passé. Je sais seulement qu’à ce moment-là, mon frère qui n’était qu’un gamin à l’époque est rentré de l’école, vous a surpris sans comprendre et n’en a plus jamais reparlé, pas plus que ma mère. Ce silence l’a détruite, m’a détruite aussi, a abîmé mon frère profondément. Je n’accepte pas ce silence même si je comprends ses peurs, si je devine ce qui se serait passé si elle avait parlé. Ce silence qui t’a protégé l’a conduite inéluctablement vers le déshonneur et la honte qu’elle redoutait.

Elle m’a appris à vivre, puisque coûte que coûte, elle était ma mère. J’ai appris à vivre sans nom, dans le carcan d’un secret que j’ignorais jusqu’à mon dernier anniversaire. Dans la rage, l’amertume et la rancœur. Dans le souvenir insupportable que j’incarnais à mon insu jour après jour. J’ai appris à vivre de force auprès d’une mère qui ne voulait pas l’être, dans mon histoire qu’on me cachait, avec toutes mes questions interdites et sans réponse.

Ma mère a lâché prise, s’est laissée ronger par la haine, l’humiliation. Tu m’as volé cette mère, son amour et son équilibre. Tu m’as volé un père, tu m’as volé une famille qui a vu en moi la cause du chavirement de cette femme qui m’a portée dans son ventre. Tu m’as volé le droit de connaître mon histoire, de vivre avec dignité une enfance tranquille. Tu m’as volé la paix de l’âme à chercher désespérément qu’elle était ma faute. Il y a un an, j’ai contraint ma mère à m’expliquer pourquoi elle me détestait, pourquoi, malgré toutes ces leçons, je ne savais toujours pas vivre.

La vérité m’a giflée, battue, déchirée. Puis ma souffrance a trouvé son exutoire : la haine de toi. La haine. Le ressort, l’énergie inépuisable, l’espoir dément que procure la haine. Mes parents m’auront donné en héritage la rage de survivre à défaut de l’insouciance et du goût de vivre. Et toi, tu roulais ta bosse depuis vingt-trois ans, avec tes petits soucis, constatant de temps à autres que cette femme que tu as violée sombrait peu à peu dans la folie. Ce qui, rétrospectivement, devait t’inspirer sans doute un peu de dégoût, au souvenir du moment que tu avais passé avec elle.

J’ai compris que je ne trouverais jamais la paix si tu continuais ton petit bonhomme de chemin sans inquiétude. J’ai contacté des avocats. Leur réponse était toujours la même. Prescription pour le viol, et de surcroît, il aurait fallu une plainte de ma mère. Prescription sur la recherche de paternité. La loi est pleine de bon sens : on ne peut pas changer l’état civil sans mettre en péril la stabilité de la société. La famille est le premier pilier qu’elle doit protéger. Et si tous les bâtards se manifestaient quand ça leur chantait, on n’aurait pas fini de voir les familles se déchirer, les héritages, les patrimoines fondre, et la morale malmenée. Mais comme les bâtards sont des citoyens comme les autres, ils ont des droits spécifiques qui tiennent compte de leur maturité : les enfances perturbées endurcissent les personnalités, éveillent les esprits et les rendent combatifs, n’est-ce pas ? Les bâtards ont donc le droit de lancer une recherche de paternité entre dix-huit et vingt ans. A vingt-deux ans, c’est illégal. D’ailleurs, un violeur peut-il être un père ? Peut-on souhaiter seulement avoir un violeur pour père ? C’est absurde ! Et quand ce serait le cas, ne vaut-il pas mieux ne pas s’en vanter ? Les victimes d’un viol, mère et enfant, porteront-elles toujours le fardeau de la honte ?

En somme, on ne peut pas troubler la quiétude de messieurs installés pour des fredaines de jeune homme. Et puis, il faut grandir, devenir adulte, raisonnable. A vingt-deux ans, on a appris à se passer d’un père absent. « Attention, mademoiselle, ne faites pas de bêtises, cela va se retourner contre vous, vous n’aurez jamais gain de cause. Il faut reconnaître l’irréparable. »

Irréparable… irréparable…

Jamais je n’aurai le réconfort de la présence bienveillante de ma mère dans les moments difficiles. Jamais je ne pourrai compter sur le soutien d’un père. Jamais je ne connaîtrai le refuge paisible d’une maison familiale où l’on vient se ressourcer. Irréparable. Mais, vois-tu, je ne veux pas être raisonnable : je hurle que je veux un père, une mère, une famille, je veux une enfance, pas même heureuse mais juste ordinaire. Je le veux même si c’est trop tard, même si, irrémédiablement, j’en suis privée à vie ! Irréparable. Que peux-tu comprendre à cela, toi, mon père, mon géniteur comme disent pudiquement les avocats ? Comment t’es-tu senti en rentrant chez toi ce soir-là ? As-tu pensé, neuf mois plus tard, qu’il n’y avait pas moyen de savoir à qui appartenait ce bâtard et qu’elle-même ne savait probablement pas qui était le père ? Qu’as-tu pensé, neuf mois plus tard, quand une veuve a eu la réputation d’être une pute parce qu’elle avait l’impudence d’être mère sans mari ? As-tu seulement imaginé le regard qu’elle pouvait poser sur cet enfant né malgré elle, qui lui rappelait à chaque instant, comme une photographie vivante, le visage de son violeur ? Tu lui as volé quelques minutes, tu lui as volé, saccagé sa vie. Que peux-tu comprendre toi qui as vu, peut-être avec soulagement, ma mère sombrer dans la folie et le discrédit ?

Je n’aurai jamais une mère aimante, un père pour modèle, le réconfort de parents présents dans la tempête. Irréparable. Alors, je veux que tu partages ma souffrance puisque tu es mon père. Je veux te la faire vivre en te volant ton petit paradis. Quant à ma mère, elle est déjà en enfer.

Mais était-elle fiable cette mère qui m’a menti si longtemps ? Il me fallait une preuve. J’ai volé ton sang pour m’y vautrer, pour y flairer le mien. J’ai pris un peu de ce sang que tu m’as transmis par inadvertance. Les coups que tu as reçus m’ont permis de le récolter, de le faire analyser. J’ai donc la preuve irréfutable du test ADN qui m’était refusé par la loi : c’est tout le droit de la vie privée qui est en jeu, n’est-ce pas ? Le droit de ta vie privée, contre nos vies privées de droit. J’ai retrouvé « mon père ».

La rage n’a cessé de grandir ensuite. Je n’ai jamais eu une conscience plus aiguë de l’irréparable et de l’injuste. De tout ce que je n’aurai jamais, de toute cette vie à venir  durant laquelle il me faudrait apprendre à m’en passer. Un gouffre qui donne le vertige. En fouillant dans ta vie, j’ai mis au point la machine à te détruire.

Je me suis contentée d’ouvrir une brèche dans ta cuirasse : une belle raclée flanquée à monsieur Tout-le-monde. Une belle raclée qui sème le doute sur la blanche innocence d’un brave type. J’avais prévu quelques petites révélations distribuées à bon escient au besoin, je n’y ai finalement pas eu recours. Je le regrette un peu, ma vengeance n’est pas tout à fait assouvie. Tes petites « erreurs »,  les médiocres tempêtes que tu as semées t’ont rattrapé avant moi et ont provoqué le cataclysme qui vient de traverser ta vie. De trahisons en lâchetés, de mesquineries en bêtises, tu as élaboré toi-même tous les engrenages qui t’ont fait tomber, qui m’ont permis d’atteindre mon but. J’ai juste lancé le coup d’envoi, je t’ai fait peur, tu as dû chercher dans ta boue tes ennemis potentiels. Le mouvement a suivi son cours. Je n’ai fait qu’assister de loin à ta lente déchéance, toute prête à donner un coup de pouce, éventuellement : semer quelques rumeurs au bon endroit, inoculer au bon moment un peu de mon venin dans tes veines, par le biais des cartes qui t’annonçaient ce qui allait t’arriver. Il suffisait que Savary, par exemple, apprenne comment tu l’as trompé pour qu’il ait une forte envie de parler. Il suffisait que ta femme ait connaissance de ce test ADN pour lui donner l’impulsion qui lui manquait depuis si longtemps. Mais, fidèle à toi-même, tu t’es chargé comme un grand de la décider. Peut-être y a-t-il une providence.

 

Voilà. Si la loi me l’avait permis, je t’aurais simplement obligé à me reconnaître. Mais, à défaut, je t’ai obligé à m’identifier. La nuance est subtile. Je ne doute pas que tu aies laissé dans la nature d’autres bâtards, j’espère qu’ils ne sont pas nés dans les mêmes circonstances que moi. Si tu hésites sur mon nom, rappelle-toi cette journée, à midi, le 24 novembre 1972, jour de ma conception dont j’ai commémoré l’anniversaire en me rappelant à toi cet automne. Les pleurs, les cris de ma mère ont gravé au fer rouge ce mois de novembre dans ma mémoire année après année. Désormais, tous les ans à cette date, toi aussi tu pleureras de rage.

Je ne t’écris pas pour mettre fin à ton calvaire en t’expliquant tout. C’est juste à toi de jouer maintenant. Venge-toi, dénonce-moi si tu en as le courage. Toi seul peux dire mon nom à la police. Et alors, il faudra que tu expliques pourquoi tu me soupçonnes, il faudra que tu avoues. Il faudra aussi que tu montres cette lettre.

Si tu ne le fais pas, je t’aurai appris à vivre… avec l’amertume, les remords, l’humiliation, la solitude, l’impossible secret, l’insupportable impunité du coupable. Vivre avec ce fardeau qui empêche de relever la tête.

Si tu portes plainte, tu m’auras enfin reconnue, tu auras enfin endossé tes responsabilités et mis sur la place publique ton ignominie. Prescription ou non, le discrédit a viré de bord ces derniers temps. Ta parole ne vaut plus grand chose. Tu pourras raconter ce que tu veux à propos du viol, chacun saura à quoi s’en tenir : dès lors que tu m’identifieras, ton long silence de vingt-trois ans deviendra suspect.

Dans les deux cas, je serai apaisée, à défaut d’être satisfaite. Voler ta vie ne me rendra pas la mienne, mais savoir que tu as payé ta part me permettra peut-être de tourner la page, de coudre enfin le gouffre béant que tu as creusé dans mon existence.

Ta fille.

 

Lahaye avait commencé la lecture à voix haute, mais très vite, il s’était tu. Oui, ce salaud avait raison. C’était elle, Sarah Fergaud. Fergaud, le nom de jeune fille de Marthe Valin. Il fallait lire la lettre pour le croire. Lahaye comprenait enfin pourquoi Capon avait fait tant de manières avant d’accepter de lui tendre l’enveloppe. « Crois-moi sur parole, j’ai la preuve ! » Bon dieu, jusqu’au bout ce type ne doutait de rien. Il était juste gêné aux entour­nures d’avoir à confesser un péché véniel, sans plus. Lahaye se cala au fond de son fauteuil pour prendre des distances physi­ques et psychologiques avec cette brute. Surtout ne pas exploser avant d’avoir en­tendu sa version des faits, son aveu candide et abject.

Capon tourna un peu autour du pot, continuant de seriner son soulagement, de fulminer contre les angoisses qui lui avaient fait perdre de vue ce qui crevait les yeux. Il se méfiait. L’attitude de Lahaye lui déplaisait sans qu’il sache pourquoi. Il ne réagissait pas, ne montrait aucune satisfaction, même timide, à voir le mystère résolu. Il ne parais­sait pas non plus en colère. Pour le coup, Capon s’attendait à prendre un savon autre­ment plus percutant que la dernière fois. Rien. Pas l’ombre d’une remontrance, pas la moindre leçon de morale. Lahaye parlait peu, bavardait plutôt. Il lui fit raconter deux ou trois fois comment la lettre était arrivée chez lui. Mais quand il sortit le saucisson et le ca­membert, ses craintes s’estompèrent. Capon se mit à table dans tous les sens du terme.

 

* * *

Elle avait de l’allure à cette époque la mère Valin. Il était pas le seul à la reluquer quand il la voyait passer. Il lui avait fait du plat, dans les règles, pendant des mois, à chaque fois qu’il allait au bureau. Et pendant tout ce temps, elle l’avait écouté raconter ses histoires sans faire la pimbêche, ça l’amusait bien. Plusieurs fois, il lui avait proposé d’aller un peu plus loin, mais elle riait, disait qu’il n’était pas sérieux et qu’elle, elle était une respectable mère de famille. Tu parles. Il était pas né de la dernière pluie, et le coup de la veuve éplorée, on ne le lui faisait pas. Il avait un copain, Fernand Lanson, qui était repré­sentant chez Renault à Coutances. Quand Capon lui avait confié que la Valin l’intéres­sait, il ne s’était pas privé de se vanter de la voir régulièrement le samedi en rentrant de sa tournée. Et qu’il n’avait pas eu beaucoup de mal à lui vendre sa R6. Alors, ses simagrées, il n’y croyait pas deux secondes. Elle le faisait lambiner, c’était tout.

Elle avait demandé à monsieur Redon si le mécanicien, en l’occurrence lui, ne pou­vait pas jeter un coup d’œil à ses freins. Y avait pas à tortiller, soit c’était une manœu­vre, soit elle le prenait pour une pomme. C’était pour ça qu’il était allé la trouver chez elle, pour s’expliquer. C’était un vendredi, il lui avait promis de réparer sa voiture le lende­main pour qu’ils aillent faire un tour le diman­che. Elle ne voulait rien savoir. C’était pas vrai qu’il l’avait menacée, c’étaient des plai­santeries pour la taquiner. Il ne lui aurait ja­mais saboté sa voiture, c’était pas son genre.

Lahaye ne put réprimer un méchant sourire ironique. Capon le regarda par en dessous, indécis. Il cogita, puis sourit à son tour : c’était plutôt mal venu de parler de menaces après l’affaire Savary.

Elle minaudait, c’était pénible. Il avait pas beaucoup de temps, il fallait qu’il rentre chez lui. Il avait juste un peu accéléré le mouvement. « De toute façon, ils allaient y v’nir, alors ? » Et puis la preuve qu’il ne l’avait pas forcée, c’était que quand son morpion était rentré, elle n’avait pas crié pour qu’il vienne l’aider. C’était bien elle qui lui avait dit de monter dans sa chambre ! Il ne se serait pas permis lui !

Le souvenir l’émouvait manifeste­ment, un petit sourire flottait sur ses lèvres, petit sourire qui vrilla les nerfs de Lahaye et lui demanda un énorme effort pour se maîtriser.

Et puis d’ailleurs, d’habitude, elle faisait pas tant de manière : sa réputation, elle l’avait pas volée. Y avait qu’à demander à Philippe Lecat, Robert Lemaître…

Lahaye interrompit la liste et esquissa du bout des lèvres un petit sourire encourageant. Il avait pris sa décision :

– Il faut porter plainte, Roger. Tu dois te défendre.

Le souvenir fugitif de la moue crispée de Marie quand elle prononçait ce prénom réconforta Lahaye et lui permit de contrôler son dégoût.

– Ouais, mais tu crois pas qu’è va m’réclamer une pension ? È dit qu’si j’dépose plainte, j’la reconnais. J’veux pas la r’connaître moi.

– Elle ne peut pas t’obliger à faire le test ADN et celui qu’elle a n’a aucune valeur légale. Par contre, elle sera obligée d’avouer qu’elle a payé des types pour te casser la figure. On n’a pas le droit de se rendre justice tout seul. On ne peut pas laisser les gens faire ce qu’ils veulent. Si tu ne portes pas plainte, tu lui donnes raison. Et puis tu as plein de chefs d’accusation contre elle : me­naces, intimidation, coups et blessures, atteinte à la vie privée.

 Lahaye relut attentivement la lettre et hocha la tête de l’air satisfait de quelqu’un qui trouve ce qu’il cherche. Il sentait les réticen­ces de Capon, il fallait se montrer convaincant pour que justice soit faite :

– Etant donné l’état de Marthe Valin, tu n’auras aucun mal à prouver que cette fille n’a pas toute sa raison ou qu’elle a été abu­sée par la rancune de sa mère.

 * * *

A la lumière crue des néons du bu­reau de Lahaye, Capon relisait sa déposition. Résumée en quelques phrases, l’aventure qu’il venait de vivre lui paraissait terrible comme s’il mesurait davantage encore tout ce qu’il avait perdu à cause de cette sombre folle. Le texte sinistre des cartes précédait chacune des épreuves qu’il avait subies prouvant à quel point cette femme avait tout prémédité et organisé. Il était impressionné de voir qu’on pouvait détruire la vie de quel­qu’un aussi facilement et aussi vite. Force était de constater qu’on était à la merci de la malveillance des autres. Il se demandait ce qu’il pouvait attendre de ce procès. Monsieur Redon lui rendrait-il son travail ? Marie re­viendrait-elle quand elle apprendrait l’horrible machination dont il avait été victime ? Il en doutait mais l’espérait.

Il tiquait tout de même de devoir join­dre la lettre de cette folle furieuse à sa plainte. Mais, il s’était rendu à l’évidence. C’était la seule preuve qu’il avait. C’était vraiment une rusée, elle savait qu’il hésiterait à montrer ce ramassis de mensonges.

Lahaye était de nouveau un peu sec et distant. Capon mit cela sur le compte de la fatigue. Il l’avait tiré de son lit et il était près de deux heures du matin. En silence, le gen­darme rangea soigneusement la déposition dûment signée et se leva.  Capon était déçu, il n’avait pas envie de partir maintenant. Le soulagement qu’il éprouvait l’avait ragaillardi, c’est à peine s’il comprenait comment il avait pu être aussi abattu.

 

* * *

 

Lahaye regagna son appartement et claqua la porte aux prises avec une angoisse aiguë. Il se rassura en pensant qu’il n’avait pas le choix, qu’il avait dû prendre une décision sur-le-champ sans avoir le temps de réflé­chir. D’ailleurs, rien n’était définitif tant qu’il ne transmettait pas la plainte. Il s’effondra dans son fauteuil, le cerveau en ébullition. Avait-il fait le bon choix ? Ne lui faisait-il pas courir un risque inconsidéré ? De quel côté pencherait la justice ? Il ouvrit le maigre dossier qu’il avait emporté avec lui et relut une dernière fois la lettre. Non, il ne s’était pas trompé. Cet imbé­cile n’avait rien compris, ni la souffrance, ni l’appel, ni la nature de la vengeance. L’absurde et insupportable assurance de Capon ne lui avait pas laissé d’autres possi­bilités que cette traîtrise. Ses poings crispés de s’être contenus si longtemps se détendi­rent. Il soupira. Le rôle que Sarah Fergaud lui avait attribué lui apparaissait clairement. Il devait veiller à ouvrir de force les paupières closes de ce fumier. Le seul véritable acte répréhensible de la jeune femme était d’avoir commandité l’agression du 24 novembre 1995. Les suites judiciaires d’une inculpation pour coups et blessures n’étaient pas très lourdes, surtout pour quelqu’un qui n’avait jamais eu de problème avec la justice. Tout le reste n’était qu’un procès d’intention. Lahaye sourit en s’apercevant que ce qui le perturbait depuis le début de cette histoire était la meilleure arme de Sarah Fergaud. Ni Savary, ni Grimbert, ni Redon, ni Marie n’avait subi la moindre pression. Tous avaient agi de leur propre chef, sans aucune influence extérieure. D’ailleurs, à l’exception de Marie, ils ignoraient jusqu’à l’existence du Voleur. Tout ce qui avait frappé Capon n’était que la conséquence inévitable de ses actes. On ne pouvait en aucun cas en imputer la responsabilité ni la réalisation à Sarah Fergaud. Il ne serait pas difficile d’obtenir d’eux la confirmation qu’ils avaient agi en toute liberté. Demain, il ouvrirait une enquête officielle et glanerait leur déposition. Il voulait faire confiance en la justice. Mais la clé de voûte de la défense de la jeune femme était entre ses mains à lui : il irait, en uniforme de Capitaine de Gendarmerie, témoigner sous serment que Roger Capon avait avoué devant lui le viol de Marthe Valin.

Les yeux fermés, Lahaye pensait à Suzanne. À la terrible fixité de son regard, quand, à demi-mot, elle évoquait le premier, tout premier, et si lointain avorte­ment. Celui que Pierre n’avait pas vécu parce qu’il n’était pas encore dans sa vie, celui qu’elle n’avait pas choisi mais voulu par nécessité, celui qui avait convaincu la toute jeune fille qu’elle était alors qu’elle ne pourrait jamais être mère parce que le petit être qu’elle portait en elle sans l’avoir désiré lui faisait horreur.

 

Sophie LECONTE

Le Havre, mars 2001

 

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Written by saufcila

29 octobre 2012 à 10 h 11 min

Publié dans Fiction, travaux d'écriture

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2 Réponses

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  1. une fille sans père, un père sans enfant, il ne reste qu’à Sarah et Pierre de se trouver et se reconnaitre.

    lenombrildupeuple

    29 octobre 2012 at 12 h 04 min

  2. Ça pourra paraître idiot mais au terme de ce récit j’ai envie de te remercier de nous avoir fait partager ce texte. C’est une fois encore, pour moi qui suis friand de littérature, une belle illustration de ce que les douleurs les plus intimes, les plus profondes, peuvent produire les plus beaux textes.
    Merci donc et bravo à toi !

    🙂

    Juléjim

    29 octobre 2012 at 17 h 59 min


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