LES VREGENS

« Bienvenue dans l’Angle Alpha ! »

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Je ne cacherai pas longtemps une certaine inquiétude du billettiste, à l’entame de ce texte. D’abord, il s’agit d’une pièce de théâtre (qui va encore au théâtre aujourd’hui ?), un spectacle strictement parisien qui plus est ! du moins pour l’instant…

Ensuite, lorsque j’aurai dit que l’entreprise théâtrale de la scénographe (Judith Bernard) et de son inspirateur (l’économiste et philosophe Frédéric Lordon) a consisté à adapter, en le mettant en scène,  un ouvrage intitulé « Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza », j’entends déjà le bruit des pas dans l’escalier de tous les fuyards potentiels !

 Néanmoins, je vais tenter de retenir ton attention, lecteur éventuel, de passage par ici, et, pourquoi pas, te donner envie d’y aller voir par toi-même, un de ces soirs de janvier ou de février, un mardi ou un mercredi, au théâtre de Ménilmontant, rue du Retrait Paris 20e (ou via BilletRéduc).

 l'angle Alpha 1

Faut-il avoir lu Marx ? Spinoza ? Lordon ? avant d’y aller voir ou même simplement pour tendre l’oreille au propos ? On peut, mais on peut aussi s’en passer. Car ce qui fait sans nul doute la force et la réussite de ce défi c’est sa lisibilité et donc son intelligibilité. Si le matériau textuel et conceptuel dont se nourrit ce spectacle théâtral est manifestement d’un abord difficile et exigeant, ce qu’en ont fait Judith Bernard et ses compères comédiens est parfaitement digeste par tout un chacun !

LordonFrédéric Lordon est connu pour ses écrits sur l’économie financière, tout particulièrement sur le Net.

Avec « Capitalisme, désir et servitude » l’économiste se propose de revisiter certains concepts marxistes (l’exploitation du salariat, la domination, l’aliénation, valeur d’usage, valeur d’échange…) à la lumière de l’approche philosophique spinoziste de la notion d’affect et du conatus.

« Capitalisme, désir et servitude se propose en effet de relire notre rapport au travail à travers le prisme de nos désirs et de nos passions ; il s’agit de comprendre comment l’entreprise néolibérale parvient à exercer une telle emprise sur nos vies, qu’elle en vient à coloniser jusqu’à nos âmes – ce qu’aucun totalitarisme n’avait réussi à faire… Le projet du spectacle consiste à porter cette réflexion sur un plateau, dans une forme à la fois accessible et profonde, volontiers cocasse, afin d’élargir son audience et de porter son impact au plus haut. » nous précise le flyer de présentation.

***

 Quant à Spinoza, le Dictionnaire philosophique d’André Comte-Sponville nous indique à l’entrée « affect » :

 « … Par affect (affectum), écrit Spinoza, j’entends les affections du corps (corporis affectiones), par lesquelles la puissance d’agir de ce corps est accrue ou diminuée, secondée ou réduite, et en même temps les idées de ces affections ». (Ethique III déf.3.) Autrement dit, commente Comte-Sponville, « vivre n’est pas un absolu, ni un état stable. On vit plus ou moins, tels sont nos affects, et le plus qu’on peut, et cela vaut pour l’âme comme pour le corps, qui sont une seule et même chose : rien ne se passe dans celle-là qui ne se passe aussi dans celui-ci, et réciproquement. L’affect est le nom de cette unité, en tant qu’elle exprime une augmentation ou une diminution de notre puissance d’exister et d’agir. »

 L'Ethique

Le conatus est l’autre notion-clé que Lordon emprunte à Spinoza. Petit détour par le dictionnaire philosophique :  » La puissance d’exister et d’agir. Ce n’est pas l’être en puissance, mais la puissance de l’être, en tant qu’elle est toujours en acte. Le mot, en latin, signifie effort, tendance, poussée ou pulsion. Dans la langue philosophique […] il s’est surtout imposé dans l’acception que lui donne Spinoza : le conatus d’un être quelconque, c’est son effort pour persévérer dans son être, autrement dit sa puissance d’exister, de résister et d’agir (Eth. III, prop 6). C’est son essence actuelle qui prend la forme, chez les humains, du désir. » (Comte-Sponville opus cité)

La scénographie, elle, emprunte à l’économiste la notion d’angle Alpha. D’où le titre. L’angle Alpha est formé de deux vecteurs, l’un symbolisant le désir-maître, l’autre le désir du salarié. Plus le désir d’agir et de résister (notre conatus) est faible, plus l’angle Alpha se ferme, jusqu’à se superposer avec le désir-maître : c’est alors l’asservissement total au patron, la servitude, l’aliénation. Le « patronat » devient « capturat ».

Une échelle, rouge révolution, unique élément de décor, sert à représenter l’angle Alpha, les comédiens la manipulant tour à tour ou collectivement.

Les affects s’incarnent à la fois corporellement ET mentalement nous dit Spinoza. Des extraits de l’essai philosophico-économique sont dits par les comédiens, à la manière de prises de parole d’un syndicaliste ou de discours d’universitaire. Le versant corporel, lui, est astucieusement illustré par la gestuelle d’une danseuse qui s’impose ou s’interpose régulièrement entre des fragments de discours ou de dialogues.

« Pourquoi une danseuse en plus ? L’écueil d’un tel projet est bien sur de porter sur la scène un matériau textuel exagérément théorique ; il n’est pas question de se contenter à l’arrivée d’une conférence gesticulée. Il s’agit d’élaborer un dispositif théâtral qui mobilise véritablement les corps des acteurs, et transpose dans un langage proprement scénique les dynamiques conceptuelles observées dans l’essai de Frédéric Lordon. C’est le sens de la présence de Maggie Boogaart, danseuse et chorégraphe, au poste d’assistante à la mise en scène : c’est à partir de son expérience de la danse que sont recherchées les formes exécutées par les acteurs sur le plateau tandis qu’est prononcé le texte, qui est une adaptation libre de l’essai de Lordon. «  (dixit l’équipe de comédiens de la troupe ADA)

 l'angle Alpha 3

J’ajouterai que ce qui anime avant tout ces belles personnes que sont les gens de la « bande à Judith » c’est à la fois la passion du théâtre (la Compagnie ADA ne bénéficie d’aucune subvention) et une certaine idée de l’éducation et du théâtre populaireS, si chère à d’illustres et prestigieux prédécesseurs qui ont pour nom Jean Vilar, Antoine Vitez… pour ne citer que les fondateurs !

Au cas où je n’aurais pas été suffisamment clair et donc peu convaincant, voici, pour les sceptiques, les réticents, les non-franciliens et tous les autres, quelques minutes d’un web-documentaire sur le spectacle  :

Et maintenant, à toi de jouer  lecteur ! … ou pas.

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Written by Juléjim

25 janvier 2014 à 11 h 18 min

4 Réponses

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  1. Ah, cool, merci pour cette présentation ! Ça donne envie.

    gemp

    25 janvier 2014 at 12 h 44 min

  2. A propos de l’absence de subvention, faut-il préciser que ce n’est pas faute d’en demander. Mais c’est toujours « niet », officiellement « pour raisons artistiques », en réalité, la règle qui s’applique sans état d’âme c’est « à théâtre privé fonds privés ». Heureusement que le manque de moyens rend inventif et créatif !

    😦

    Juléjim

    25 janvier 2014 at 14 h 36 min

  3. Bravo JL.

    asinuserectus

    25 janvier 2014 at 17 h 08 min

  4. magnifique pièce, critique bienvenue du néolibéralisme, allez voir cette pièce, une vraie respiration dans ces temps nauséabonds

    morellec

    12 février 2014 at 7 h 54 min


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