LES VREGENS

« Venge nous de la mine », Liévin 1974

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Je viens de terminer la lecture du dernier livre de Sorj Chalandon, Le jour d’avant.

Il y rend hommage aux 42 mineurs morts à la fosse 3 bis, dite Saint-Amé,  de la Compagnie des mines de Lens, le 27 décembre 1974.

A l’époque jeune journaliste de Libération, il avait couvert l’affaire, comme il couvrira la grève des mineurs anglais au début des années 80. « J’ai vécu avec ces gueules noires, on allait bouffer des potages le soir. Dans ce livre, je veux rendre hommage à l’armée des gens simples. »

Dans Le jour d’avant, même s’ils ne sont pas nommément cités (c’est un roman, et non un reportage) les visages des mineurs de Liévin apparaissent pourtant en filigrane.

L’histoire du livre :

Le 27 décembre 1974, à 6 h 19 exactement, 42 mineurs trouvent la mort au fond d’une galerie de la fosse Saint-Amé à Liévin. Coup de grisou. Cette tragédie aurait pu être évitée sans les nombreuses négligences qui seront révélées au terme de l’enquête. Michel, 16 ans, a perdu son frère aîné, Jojo, mort le 22 janvier 1975, vingt-six jours après ses camarades. Plus tard, le père, paysan, se suicidera, bientôt suivi au cimetière par son épouse. La femme de Jojo abandonne ce pays qui dévore ses enfants pour retourner dans sa Pologne natale. Avant de se pendre, le père avait laissé un mot : « Venge-nous de la mine ». Michel s’efforce de refaire sa vie, s’installe à Paris et se marie avec Cécile, une institutrice tendre et attentionnée qui sera frappée par un cancer. Mais le souvenir de son frère le hante au point qu’il a édifié dans un box un mausolée à la mémoire de la mine où s’entassent des dizaines d’objets acquis dans des brocantes. À mesure que les années s’écoulent, son obsession prend des proportions inquiétantes. Un jour, il rentre au pays pour remplir la vengeance voulue par son père. J’allais nous laver des Houillères, des crapules qui n’avaient jamais payé leurs crimes. J’allais rendre leur dignité aux sacrifiés de la fosse 3bis.

« Ça me rendait fou »

Ces morts obsèdent Sorj Chalandon depuis le jour du drame. Il avait 22 ans, était entré l’année précédente à Libération comme dessinateur. En apprenant que cette catastrophe s’était produite, que « des hommes étaient morts au travail, pas dans les livres, mais là, tout de suite », il a découvert qu’on pouvait mourir au travail.

Il explique :

La catastrophe de Liévin est ma première confrontation avec l’injustice. On a su tout de suite que la sécurité n’avait pas été respectée, que le mot «fatalité» qu’on entendait à la radio et à la télévision était un mensonge. J’aurais rêvé d’être envoyé sur place, mais j’étais un petit monteur en page. J’ai vécu cette catastrophe par procuration et j’étais en colère. Cette colère-là, elle est intacte. Elle a été mon socle.

Ce roman, il est dédié à ces 42 hommes qui m’ont hanté, leurs noms y sont tous écrits. Pour moi, ce qui s’est noué là était un drame national mais il est resté à l’échelle locale car dans l’imaginaire collectif en France, la mine était déjà finie. Et quand bien même, les Français estimaient que la mort était un risque normal pour un mineur, faisant partie du contrat. Le mineur travaille et il meurt, au fond dans un accident ou au jour dans son lit, de la silicose… Encore cette fatalité qui me révolte. 

Et dès les premières pages, le décor est planté, l’émotion des familles qui attendent, sous la pluie, l’horreur de la nouvelle qu’on redoutait, même la mention du verglas la nuit précédente. Et bien sûr, les visites officielles, les grandes phrases et les belles promesses, et l’enquête qui ont suivi.

Et les veuves à qui on avait retiré les trois derniers jours de décembre sur la fiche de paie pour «absence sans garantie» de leurs maris, c’est-à-dire absence non justifiée, dans les jours qui ont terminé le mois. «C’est traumatisant. Vous vous dites Il est dans son cercueil, comment pouvait-il aller travailler ?» Certaines veuves ont «même eu les bleus de travail et les outils de leur mari facturés».

Le 27 décembre 1974, ce jour où «  les chevalements étaient devenus des potences  ».

Et l’histoire de Jojo, ce mineur de 30 ans qui mourra de ses blessures un mois après la catastrophe, et ne figurera pas parmi les victimes, enterré seul et sans hommages … Et celle de son frère Michel, bien décidé à réaliser ce que son père lui demandait dans sa lettre de suicide un an après la catastrophe : «  Venge-nous de la mine  ».

L’histoire de la catastrophe  :

Noël 1974. Du soleil, un petit vent froid. Les routes sont verglacées. Les gueules noires profitent d’un week-end prolongé, cinq jours sans descendre. Dans les familles, c’est la fête et encore plus dans les familles polonaises, car demain 26 décembre, c’est jour férié en Pologne.

Vendredi 27 décembre, il faut bien redescendre, même si c’est seulement pour deux jours.

A 6 h 19, dans le quartier « Six-Sillons » de la fosse 3 bis de Lens, alors que des mineurs préparent l’exploitation d’une veine de charbon, une explosion ravage le secteur.

Vers 9 heures, à la Direction Générale des Houillères, un bruit court : il y a eu un accident dans une mine de l’ancien groupe de Lens-Liévin, et il y aurait 7 morts. Dans le courant de la journée, la nouvelle est confirmée. Au fil des heures, la liste des victimes s’allonge, pour s’achever un peu plus tard : 42 morts, 5 blessés. C’est la plus grande catastrophe dans le Bassin minier depuis la Libération.

Le 31 décembre, c’est la cérémonie officielle des funérailles.

Au cours des obsèques, le délégué mineur de la fosse 3, parlant au nom de toutes les organisations syndicales du Bassin, s’interroge sur les conditions de sécurité dans les mines : « La réglementation actuelle est-elle suffisante, les connaissances et les mesures de sécurité sont-elles suffisamment développées ? … Nous devons mobiliser toutes les énergies, toutes les ressources nécessaires pour que ce dur et noble métier de mineur puisse s’accomplir dans le respect absolu de la personne humaine, pour que, plus jamais, les mineurs ne soient victimes de ce que certains appellent la fatalité ».

Le maire de Liévin déclare « Il ne faut plus que, pour un mineur, gagner sa vie soit aussi affronter la mort … ».

Chirac, alors Premier Ministre de Giscard promet aux mineurs que « toute la lumière sera faite sur les conditions dans lesquelles la catastrophe de la fosse 3 s’est produite et que toutes les conséquences en seront tirées ».

Mais quelles sont les conditions de travail des mineurs, en 1974 ? Comment se présente la sécurité dans les mines ?

A la Direction régionale des Houillères, c’est le silence. Dans les médias, on n’en parle pas non plus. Ou si peu. Pas d’opinions de la part des élus à l’époque, même « de gauche ». Ni de celle de certains syndicats.

Normalement, le mineur travaille avec des gants spéciaux et porte des chaussures renforcées, ou des bottes, qu’on utilise dans les secteurs où il y a de l’eau : mais le problème, c’est de s’en procurer et/ou de les remplacer.

Les accidents matériels ne se comptent plus, les moyens sont quasi inexistants : manque de matériel, manque de personnel disponible. On nettoie les motrices sans garde-corps, le matériel de soutènement n’est pas toujours livré en quantité suffisante, ni adapté au lieu de travail. On travaille « à découvert », et donc sans garantie.

Et comme dans Germinal, si les mineurs veulent gagner leur vie, ils doivent négliger l’étaiement de la taille, les « prix de tâche » étant peu élevés.

Dans une taille, on utilise des explosifs pour faire sauter des roches afin de tenir la cadence et accélérer le sacro-saint rendement. Avant le tir, tous les ouvriers sont censés sortir de la taille, mais pour gagner du temps, on éloigne seulement les ouvriers les plus proches du lieu de l’explosion, et même les installations continuent à fonctionner… Une rupture de tuyauterie à air comprimé accompagnée d’un dégagement de poussière au moment de l’explosion, et c’est la mort de tous les ouvriers. Et le porion le sait : on joue avec la chance. Ou avec la mort …

Au fond de la mine, des portes dites d’aérage canalisent l’air nécessaire à la respiration des hommes et à l’évacuation de l’air vicié ; elles doivent toujours être dans la position fermée. Malgré tout, les portes sont très souvent ouvertes, là aussi, pour aller plus vite.

Les règles de sécurité apprises au centre d’apprentissage ne peuvent être appliquées au travail. « Ici, tu n’es pas à l’école, tu es à la fosse ! ». Il faut donc travailler « avec les moyens du bord » et obéir aux ordres, quels qu’ils soient, sous peine de sanctions, une amende, une retenue sur la paie, ou un poste plus pénible.

Avec la « modernisation », ouvriers, agents de maîtrise et ingénieurs sont obsédés par la cadence et le rendement … « Si on respectait toutes les consignes de sécurité, on ne produirait plus »… « Si l’on appliquait strictement le règlement, on ne travaillerait environ que 2 heures par poste. La production tomberait des deux-tiers » … « Et nous devons nous taire !… »

Après la catastrophe de Liévin, le Parquet ouvre une information judiciaire, qui sera confiée au célèbre juge Pascal qui descend dans la fosse habillé en mineur. A Liévin, la population est indirectement mêlée à l’enquête, d’autant que les syndicats C.G.T., F.O. et C.F.D.T. se sont portés partie civile.

D’aucuns prédisent dès le départ que « le petit juge » sera dessaisi de cette affaire « dans l’intérêt d’une bonne administration de justice »…

L’enquête est longue et minutieuse : recherches du Service des Mines, expertises judiciaires, auditions de témoins et travailleurs de la mine, observations présentées par les parties civiles. Les experts toxicologiques du juge décèlent dans les poumons de deux mineurs autopsiés un taux de méthane cinquante fois supérieur à celui décelé dans leur foie et dans leur cerveau. On en déduit que, juste avant la catastrophe, la galerie où se trouvaient ces deux mineurs était pleine de grisou.

Tout ce que les gars disaient depuis des mois était vrai. Le grisou avait tué les mineurs, avec un coup de poussière pour propager le feu sur des centaines de mètres de galeries. Oui, la fosse 3 bis était dangereuse. Dans les procès verbaux, un ouvrier racontait qu’il s’était déclaré malade pour ne plus redescendre au quartier Six-Sillons. Il ne comprenait pas qu’on ait pu y installer un transformateur électrique brûlant dans une niche non ventilée. Une veuve avait aussi témoigné que son mari hésitait à descendre parce que l’air était irrespirable. Un ventilateur avait été enlevé huit jours avant la catastrophe. La fosse n’avait pas été arrosée, ou trop peu. La poussière de charbon recouvrait tout. Le sol, les murs, le dessous des machines. Il suffisait d’une étincelle pour transformer la galerie en lance-flammes.

Le jour d’avant, page 94.

Oui, des fautes avaient été commises.

Le 5 juin, le juge Pascal inculpe le directeur du siège 19 dont dépend la fosse 3 bis et qui dirige le service de sécurité, pour homicide et blessures involontaires.

Les réactions ne se font pas attendre : d’abord celles des cadres, solidaires de leur collègue, et qui se mettent en grève pour se faire entendre de l’opinion publique et affirmer leur position : les causes de la catastrophe n’étant pas encore connues, personne, ni ouvrier, ni cadre, ne peut être présumé coupable. Les ingénieurs C.G.C., C.F.T.C. et F.O. apportent leur soutien à leur collègue et constituent un comité « pour veiller à ce que la recherche de la vérité ne procède d’aucun parti pris. »

Ensuite celle du Président du Conseil d’Administration des Houillères, qui se déclare solidaire de l’ingénieur inculpé, et qui déclare que « chaque fois qu’il y a eu des accidents mortels, il y a eu des inculpations sans que pour autant on assiste à une dramatisation de la part du magistrat instructeur, comme cela a peut-être été fait au cours des derniers mois… Si M. le juge d’instruction a sa propre vérité, à lui de la faire valoir et à lui d’apporter la preuve de la culpabilité des gens qu’il inculpe. »

La Direction des Houillères s’adresse au personnel par une communiqué affiché dans tous les locaux : « Le 5 juin, le juge d’instruction a inculpé M. Coquidé, chef du siège 19 de Lens, pour homicide involontaire, à la suite de la catastrophe du 27 décembre 1974. A l’annonce de cette inculpation, les ingénieurs et agents de maîtrise des sièges 18 et 19 de Lens ont observé une grève de 24 heures. La direction du bassin regrette cette décision qui l’a obligée à mettre en congé forcé un certain nombre d’ouvriers, risquant de créer un malaise entre les cadres et les ouvriers à un moment où la solidarité de tout le personnel lui paraît plus que jamais nécessaire. Mais elle comprend parfaitement la réaction du personnel d’encadrement devant la façon dont a eu lieu l’enquête et les motifs invoqués, si l’on en croit les informations qu’en a donné la presse, pour justifier cette inculpation. »

Quant à la fédération C.G.T. des mineurs du Pas-de-Calais, elle déclare «qu’il serait incompréhensible que l’inculpé se retrouve seul au banc des accusés. Le service des mines n’a jamais fait de remarques fondamentales sur la manière dont les travaux étaient conduits au 3 de Lens » … Les ingénieurs C.F.D.T. déplorent qu’une fois de plus, la justice se voit contrainte de mettre en cause des hommes qui sont surtout les exécutants d’une politique définie au plus haut niveau …

Coup de théâtre … Le 20 juin, le dossier de l’instruction de la catastrophe de Liévin est déposé devant la Chambre d’accusation de la Cour d’appel de Douai. Deux actes sont susceptibles d’être entachés de nullité : d’une part, le juge Pascal est descendu au fond de la mine sans être accompagné de son greffier, une femme ; d’autre part, il a notifié à l’inculpé, le jour de la première audition, les conclusions du rapport des experts judiciaires mettant en cause la responsabilité des Houillères, ce que le code de procédure pénale assimile à un interrogatoire.

Le juge Pascal s’explique au sujet de cet incident dans un communiqué de presse, mais le Président du Conseil d’Administration des Houillères réagit vigoureusement : il déplore la « publicité particulière faite autour de l’affaire, dément catégoriquement toute allégation tendant à faire établir une collusion entre les Houillères et le Service des Mines, proteste avec vigueur contre le communiqué qui laisse entendre que l’entreprise entrave la marche de la justice ».

De son côté, le bureau régional des mineurs C.F.D.T. condamne notamment « le fait que certains groupements et personnalités cherchent à faire de la procédure pour retarder et détourner le déroulement de l’instruction en cours ».

Bref, fin juin 1975, la catastrophe de Liévin a pris l’apparence d’une guerre de communiqués … dont sont absentes les 42 victimes.

Pendant ce temps, l’exploitation du charbon dans la fosse 3 bis de Liévin se remet progressivement en route.

L’instruction de l’affaire est bloquée, l’avocat de l’inculpé fait savoir au juge que son client n’a pas à répondre tant que la Chambre d’accusation n’aura pas statué sur les deux vices de forme affectant le déroulement de la procédure. Et sans surprise, le 25 juillet, le dossier de la catastrophe de Liévin est retiré au juge Pascal. Il n’y a plus d’inculpé.

Effectivement, le juge Pascal s’attendait à cette décision. Son tort, explique-t-il,  c’est d’avoir déclaré après l’inculpation du chef de siège que d’autres inculpations suivraient non pas vers le bas, mais vers le haut, provoquant ainsi une levée de boucliers. Il a eu tort de dire que la fatalité n’était pas à l’origine du coup de grisou et que partant il y avait des coupables à punir. Sa conclusion ? « On n’admettra jamais qu’un juge d’instruction aille fouiller dans un certain milieu ».

Quelques réflexions à propos de la catastrophe de Liévin, par Henri Pascal

L’affaire est finalement renvoyée devant le tribunal de Béthune le 3 novembre 1980. Pour six jours d’audience, et six ans après la catastrophe. Le 23 janvier 1981, le directeur des Houillères et le chef du service des Mines sont relaxés. Le chef du siège est condamné à 10 000 francs d’amende. Les Houillères sont déclarées civilement responsables, mais le principe de la «faute inexcusable» est rejeté.

La CFDT ayant fait appel, la Cour se réunit en audience à Douai les 12 et 13 novembre 1981. L’arrêt doit être rendu le  4 décembre, jour de la Sainte Barbe… Il est reporté à huitaine.

Le vendredi 11 décembre 1981, la Cour confirme le jugement de première instance. Un témoin raconte :

« A 13 h 45, cinq personnes dans la salle : côté gauche en entrant, trois dames et un avocat. A 13 h 55, deux autres personnes entrent : un homme d’un certain âge qui s’assied un peu devant moi et une dame, journaliste (?), qui converse avec trois veuves, sans doute. L’avocat, qui apparaît être leur défenseur, se lève, se dirige vers la personne assise devant moi, puis m’interpelle « C’est pour quelle affaire, Monsieur » ? « L’affaire de Liévin. Je suis ici en auditeur libre ». Il se retire. Vers 14 heures, trois ou quatre autres personnes pénètrent dans la salle, dont un de mes anciens collègues de travail, militant C.F.D.T. Il vient me saluer et me précise qu’il ne peut rester avec moi : je suis installé côté « Houillères ». Je me lève pour aller côté « gauche » et croise devant la porte d’entrée le chef des services juridiques des Houillères. « Vous, ici ! » me lance-t-il. Les quelques personnes présentes ont à peine le temps de s’asseoir que la cour fait son entrée. Le Président parle on ne sait quel langage, chacun tend l’oreille pour essayer de comprendre. Il baragouine, un papier à la main. Affaire suivante. Combien de temps a duré « l’audience » ? Quelques dizaines de secondes ? Le Président ne s’est pas servi du micro. A-t-il donné lecture des attendus ? Quel jugement a rendu la cour d’appel ? Côté gauche, on s’interroge. Le secrétaire de la fédération régionale C.F.D.T. s’avance vers le greffier à qui le Président a remis son « papier ». La cour d’appel confirme le jugement de Béthune. Je sors de la salle, croise des militants C.F.D.T. qui arrivent, surpris que l’audience soit déjà terminée. A ma montre, il n’est pas encore 14 h 10. »

Le lendemain, la presse commente le jugement. Combien y avait-il de journalistes dans la salle ? Qui a informé la presse ? Comment a-t-elle été informée ? Comment s’est-elle informée ? Le jugement apparaît avoir été rendu dans l’indifférence générale de la multitude de personnes qui ont vécu ou suivi l’affaire. Le Président, rendant son jugement en quelques minutes, a oublié les 42 morts, les 40 veuves et les 116 orphelins.

La fosse 3 a définitivement fermé en 1977.

Un témoin de l’époque raconte :

Le portail d’entrée est rouillé. Les bâtiments, les deux chevalements, le carreau de fosse que l’on peut découvrir par une ouverture sont laissés à l’abandon. L’endroit est triste. Comme cette école dont le préau jouxte un bâtiment de la fosse. Sur le mur extérieur du préau une modeste plaque maintenue par quatre pitons.

Posée sur le sol, entre deux vieux arbres, une sorte de pierre tombale sur laquelle se dresse une pierre de forme rectangulaire : « A la mémoire des 42 mineurs envoyés à la mort le 27 décembre 1974 à la fosse 3 ». Suivent les noms. Un « mémorial » perdu dans un coin, un « mémorial » que l’on semble ignorer, un « mémorial » que l’on découvre par hasard en s’avançant vers l’entrée de la fosse, en impasse …

Le mémorial officiel, il apparaît tout de suite en arrivant sur les lieux. C’est une stèle élevée face à la fosse, sur la petite place de l’église Saint-Amé, stèle encadrée d’arbustes au pied de laquelle viennent se recueillir les familles, stèle devant laquelle ont lieu les cérémonies commémoratives.

Sur une face, on lit

Et sur l’autre, la liste des victimes :

Alors en 2014, on a « commémoré ».

Patronnée par Manuel Valls, la mairie « socialiste » de Liévin a commémoré « la mémoire des mineurs tombés au champ d’honneur et qui ont contribué à faire de la France la cinquième puissance économique du monde ».

Un défilé a traversé le quartier de Saint-Amé : c’est là que vivaient les mineurs, dans les corons. Au cours de la cérémonie officielle, une flamme en hommage aux victimes a été allumée et leurs 42 noms ont été lus à haute voix.

40 ans après, Libération a parlé « d’une explosion jamais expliquée.».

Et l’Express a pondu il y a quelques jours une critique du livre de Sorj Chalandon :

 

Written by Gavroche

3 septembre 2017 à 15 h 08 min

4 Réponses

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  1. De Michelle Zancarini-Fournel, un ouvrage intéressant: « Les luttes et les rêves ». Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours. A lire sur le site: http://www.editions-zones.fr/IMG/html/luttes_des_reves.html

    Voici un extrait sur une autre catastrophe et du scandale permanent de la non responsabilité patronale:

    L’accident du travail, ce n’est pas la « fatalité », c’est le patron !

    « Je travaillais sur la chaîne 5. Je portais une jupe soleil comme c’était la mode à l’époque. »Martine

    Ce jour-là, le jeudi 11 mai 1967, l’usine Rochel de conditionnement de bombes aérosols d’insecticides et de produits de beauté, basée à Méru, dans l’Oise, explose. Bilan, trois mortes, quarante-neuf brûlé.e.s sur un total de quatre-vingt-dix-sept employé.e.s. Le personnel est alors constitué d’un encadrement masculin, ainsi que d’une quinzaine de jeunes gens et une majorité de très jeunes filles embauchées dès l’âge de quatorze ans sur machines (malgré l’interdiction légale) et payées entre 1,70 et 2 francs de l’heure, une misère en 1967.

    Ce jour-là, Marc Vivet est contraint par un des chefs de mettre en marche une machine alors qu’il vient de le prévenir d’une fuite de gaz : « J’ai refusé, j’ai dit ça va sauter. » Le chef lui répond : « Il n’arrivera rien. Allez-y c’est un ordre. » Le gaz s’enflamme, les ouvrières aussi, transformées en torches vivantes. Sur les quatre-vingt sept présent.e.s ce jour-là, cinquante-sept victimes ont été transportées d’urgence à l’hôpital. Marc Vivet recevra des soins intensifs pendant dix-huit mois.

    Quelques années après, Simone de Beauvoir rend visite aux rescapées et témoigne :

    Martine Baron, dix-neuf ans, mariée depuis peu. Elle avait quinze ans au moment de l’accident. Elle est restée un mois à l’hôpital de Lille, entre la vie et la mort. Après sept mois à Lille, elle a passé sept mois à Berk où elle a subi un traitement de rééducation extrêmement douloureux : attachée sur une planche, elle restait deux heures sur le dos, puis deux heures sur le ventre. Elle pleurait du matin au soir de souffrance et de solitude. Elle a passé chez ses parents un an et demi de convalescence. Gravement brûlée de la tête aux pieds, on lui a fait un grand nombre de greffes. Elle a les pieds tordus et elle souffre des reins et des jambes. Toute sa peau est comme morte. Elle m’a montré son corps : tout le bas du dos est crevassé et boursouflé d’une façon affreuse. Cependant elle est indemnisée seulement à 7 % sur la base de 14 % d’invalidité.

    En 1969, le tribunal correctionnel de Beauvais condamne M. Bérion, le PDG depuis 1964 « coupable d’une faute inexcusable » pour « homicide par imprudence », à un an de prison avec sursis et 20 000 francs d’amende : il fond en larmes au moment du verdict mais il est amnistié quelques semaines plus tard et va construire ailleurs une autre usine. Aucune des règles de sécurité dans l’usine de Méru, classée « à risques », n’a été respectée : pas de prise de terre, choix d’une machine à moindre coût (celle qui a provoqué l’explosion), négligence des observations du service de prévention de la caisse de Sécurité sociale. À un cadre qui lui réclamait d’appliquer des consignes de sécurité, M. Bérion aurait répondu : « Ne faites pas l’andouille. Faites-les cravacher, c’est tout ce qu’on vous demande. »

    Les victimes n’ont pas eu le droit de se porter partie civile en raison du code de la Sécurité sociale. Pourtant, les conséquences sur leurs corps ont été à la fois physiques, morales, psychiques et esthétiques : « Aucun effort n’a été fait pour essayer de réparer quelque peu ces dommages », écrit Simone de Beauvoir, qui conclut son article par une formule forte : « En France, aujourd’hui, on peut tuer impunément. »

    Ce sont les ouvrières qui avaient demandé, en 1971, à Simone de Beauvoir de venir les voir. Cette dernière fut bouleversée par cette rencontre et avait souhaité écrire elle-même l’article publié le lendemain de sa visite à Méru dans J’accuse. Sur le chemin du retour, elle avait affirmé à Jean-Pierre Barou : « J’ai senti la même gêne que chez les survivants d’Hiroshima » – une sorte de honte, résultant d’une dignité qui ne peut s’exprimer face à l’impossibilité d’obtenir réparation, même symbolique. Une rue de la zone industrielle de Méru a depuis été baptisée « rue du 11 mai 1967 ». Mais le vrai lieu de mémoire de l’accident, ce sont les corps des ouvrières. Quarante ans après, Josie ose avouer que ses jambes gardent encore la marque laissée ce jour-là sur sa peau par son porte-jarretelles brûlé.

    Robert Spire

    4 septembre 2017 at 16 h 06 min

    • J’ai acheté le livre de Michelle Zancarini-Fournel il y a deux jours, et je ne l’ai pas encore ouvert.
      Sans aucun doute, beaucoup de « grain à moudre » pour de futurs billets, que je vois comme un partage de mes découvertes.

      Et sur vos conseils (merci encore !) je suis en train de lire le livre d’Odile Tobner, Du racisme français. Une mine de renseignements, et une grande érudition. En lisant ce genre de livre, on se rend compte que finalement, on ne sait rien. Ou pas grand chose.

      J’ai découvert aussi qu’Odile Tobner était la femme de Mongo Betti, auteur de Main-basse sur le Cameroun (entre autres) qui fut un temps interdit … dans le beau pays des droits de l’homme.

      Sinon, sur le présent billet, ce qui m’a étonnée ? scandalisée ? révoltée ? (on arrive à l’être encore, malgré tout) c’est qu’encore aujourd’hui, nos « représentants » (plus moyen d’écrire ce mot sans guillemets) parlent de « fatalité » … Entre ça et le mépris de classe d’une grande partie de la presse …

      Gavroche

      4 septembre 2017 at 16 h 40 min

  2. A reblogué ceci sur THE OWL.

    A JACOB CRIMINOLOGUE

    4 septembre 2017 at 17 h 59 min

  3. Un roman magnifique!

    Cat

    15 octobre 2017 at 23 h 31 min


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