LES VREGENS

Le mot de la fin

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A la lecture d’un article de l’Huma  au sujet d’un livre récent, Ce que les riches pensent des pauvres (Serge Paugam entre autres, édité au Seuil) présenté comme « une vaste et novatrice enquête sociologique », j’ai eu (bêtement, sans doute) comme l’impression que les auteurs découvraient l’Amérique.

En clair, ce que nous, les pauvres de tous les pays savons déjà depuis longtemps.

Extraits :

Dans de nombreuses métropoles on constate une augmentation de la ségrégation spatiale du fait de la concentration de la richesse dans certains espaces : les riches vivent dans des territoires de plus en plus repliés sur eux-mêmes, coupés des autres couches de la population. Au-delà d’un processus d’agrégation affinitaire déjà bien renseigné, cela ne correspondrait-il pas aussi à une attitude de distanciation à l’égard des catégories les plus défavorisées, aboutissant à une ségrégation discriminante ?

Perso, j’ai constaté ça il y a déjà plus de trente ans à Marseille, où je vivais  : il y avait les quartiers riches, bien desservis par les transports en commun, bien entretenus, avec de belles villas avec vue sur mer dont certaines étaient entourées, déjà, de barrières, de portails, et dûment gardées. Les gosses de ces quartiers allaient dans des écoles privées, avec de charmantes nounous venues des tropiques ou d’ailleurs. Le règne de « l’entre-soi ». Et depuis, on parle de « gentrification » des centre-villes, les pauvres étant relégués « au-delà du périph » à peu près partout, et harcelés par la « police républicaine » quand ils se permettent d’en franchir la frontière.

De l’autre côté, il y avait les quartiers pauvres comme les désormais célèbres quartiers Nord, constitués de barres d’immeubles de plus en plus dégradés, où les ascenseurs ne fonctionnaient plus depuis des lustres, les écoles étaient surchargées, etc. Transformés depuis en ZEP, ZUS et autres qualificatifs administratifs pour désigner les nouveaux bidonvilles des grandes cités. L’horreur, déjà, du « communautarisme. »

Apparaît tout d’abord la production d’une « frontière morale » : les interviewés sont persuadés d’être porteurs d’une supériorité morale, à préserver de toute contamination pouvant venir du contact avec les autres couches sociales, qui sont donc à mettre à distance. Leur quartier auto-ségrégué constitue cette protection.

Cette frontière n’est pas que « morale », ni purement symbolique. Elle est très concrète.

Mais à propos de leur supposée supériorité morale (et financière), que disent d’autres nos politiques depuis des lustres, de manière de plus en plus « décomplexée », et pour prendre l’exemple le plus récent, notre présidu Badinguet-Jupiter ?

« Les salariées de Gad sont pour beaucoup illettrées » (17 septembre 2014)

– « la vie d’un patron est plus dure que celle d’un salarié. » (20 janvier 2016)

«Le meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler» (28 mai 2016)

« Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien » (3 juillet 2017)

« Le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien » (1er juin 2017)

« Je n’aime pas la jalousie qui consiste à dire ‘ceux qui réussissent, on va les taxer, les massacrer, parce qu’on ne les aime pas ».

Ou quand les chômeurs sont des voyous et des délinquants :

– « Certains, au lieu de foutre le bordel, feraient mieux d’aller regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes là-bas ». (4 octobre 2017)

« Il faut qu’on s’assure qu’il cherche, et que ce n’est pas un multirécidiviste du refus »,

– « Si on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c’est toute la cordée qui dégringole ».

Au sujet du « premier de cordée », lire le remarquable article du numéro de janvier du Diplo, signé Philippe Descamps, et titré « Dernier de cordée» :

En s’encordant à des migrants mi-décembre près de Briançon pour éviter qu’ils meurent de froid, plusieurs centaines de montagnards ont voulu rappeler ce qui devrait relier les hommes au-delà de tout le reste. L’alpiniste apporte du sens lorsqu’il montre qu’il tient davantage à la vie des autres qu’à la sienne, lorsqu’il démontre qu’un groupe humain progresse au rythme du second, du troisième… que le plus bel exploit est toujours celui du dernier de cordée.

Second élément récurrent : la répulsion physique. En France, on n’en est pas à ce niveau de répulsion, mais la racialisation est frappante chez ces élites pourtant dotées d’un art du contrôle social. La menace est celle des pauvres venus d’ailleurs, soupçonnés de manquement « culturel » aux savoirs élémentaires d’hygiène : les Roms, les réfugiés… La saleté des quartiers est associée à un comportement jugé non civilisé de « certains » types de populations.

Très marquée paraît-il dans les pays dits « émergents ». Mais chez nous aussi.

On se souvient avec émotion de la petite phrase de Chirac sur « le bruit et l’odeur », ou de celle de Valls, sur les roms qui ne peuvent pas « s’intégrer. » Génétiquement, j’imagine.

Les pauvres sont perçus comme n’ayant d’autre destin du fait de différences d’aptitudes, quasi génétiques, et ce ne sont pas des programmes sociaux qui pourront changer leur sort. C’est la naturalisation de la pauvreté et des inégalités : les classes inférieures constituent une humanité différente. 

Macron, encore : « Quand des pays ont encore aujourd’hui sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien » (8 juillet 2017, au sommet du G20).

Cela m’a fait penser au livre de Françoise Vergès, Le ventre des femmes, qui raconte (entre autres) la triste histoire des avortements forcés sur l’île de la Réunion, en 1970, alors qu’en métropole, l’avortement était encore interdit.

Ou à celle, plus récente, des enfants volés d’Angleterre ,  dont je vous avais parlé dans ce billet.

En France, les riches tiennent compte de l’imprégnation des principes républicains, de ce qu’ont pu apporter la société salariale et les programmes sociaux au bien-être de la population. Mais s’ils reconnaissent des déterminismes sociaux, ils recourent, en la dévoyant, à l’idée du mérite comme justification des privilèges : les riches sont riches parce qu’ils ont… plus de mérites que les autres, faisant fi de ce qui relève largement d’inégalités sociales.

En France, il semblerait que justement, les riches tiennent de moins en moins compte des « principes républicains ».

Chez nous, les pauvres sont devenus « surnuméraires », et en clair, inutiles (des riens, en quelque sorte). Les pauvres coûtent moins cher ailleurs. Et il faut bien trouver une justification morale : s’ils sont pauvres, c’est leur faute.

les mérites vantés par le néolibéralisme : prise d’initiative et de risque, responsabilité individuelle à laquelle est liée la valorisation du mérite, au détriment de la responsabilité sociale. A ceux qui ne réussissent pas, on attribue des comportements paresseux, une incapacité à faire les bons choix, etc. Je constate d’ailleurs dans la société française que  la richesse est de plus en plus valorisée en tant que telle comme idéal de réalisation de soi.

Et tiens, je regarde en ce moment la série (remarquable) Breaking Bad. Et c’est exactement ce qu’elle raconte : l’histoire d’un gars ordinaire qui fait de « mauvais choix ».

Une scène m’a marquée : le big boss de l’entreprise (car même si elle est illégale, c’en est une) qui fabrique de la méthamphétamine en quantité industrielle est un enfoiré de première. Il tue sans aucun remords (ou laisse ses sbires s’en occuper, y compris quand il s’agit d’enfants) tous ceux qui lui sont devenus inutiles.

Et pourtant, dans mon entourage même, on lui reconnaît un mérite de plus par rapport aux autres, aux losers, aux ratés, aux faibles, aux camés : lui a investi des millions dans un laboratoire dernier cri pour produire son poison. Un poison très rentable…

Dans les pays très inégalitaires, les riches s’organisent entre eux, les pauvres survivent entre eux, les liens s’expriment en termes d’utilisation des services des seconds par les premiers. Ce qui faisait tenir ensemble des individus au sein d’une société démocratique et ouverte à tous s’affaiblit au profit de solidarités organisées à l’intérieur de groupes restreints.

Et l’on constate aussi, que dans le pays des droits de l’homme, comme au bon vieux temps des dames patronnesses, la solidarité a été remplacée par la charité : c’est le téléthon qui finance la recherche, les restos du cœur et les banques alimentaires qui nourrissent « les plus démunis », les ONG diverses et variées qui œuvrent sur le terrain (en France et dans le monde entier) pour pallier la « démocratie » vacillante.

A partir de cette lecture, d’autres titres de l’actualité de cette dernière semaine prennent tout leur sens.

Ainsi, si les pauvres dorment dehors, c’est leur choix. Des feignants qui en plus ne veulent pas s’intégrer. Ni accepter la charité.

Ainsi, et avec la bénédiction de tous ceux qui croient encore y échapper, au lieu de combattre le chomage, on va faire la guerre aux chômeurs.

Ainsi, alors que les « forces de l’ordre » avaient (presque) tous les droits, ils les ont désormais tous, y compris celui de tuer. Quant aux vigiles des sociétés privées, aux aussi seront armés.

Car pour réduire drastiquement la population pauvre du monde entier, nos chefs ont trouvé toutes sortes de bonnes idées, notamment celle de criminaliser la moindre contestation. Et cela va d’Israël où une jeune femme coupable d’une simple gifle encourt sept ans de prison, à la France, ou des militants (baptisés « activistes ») sont condamnés simplement  pour avoir manifesté.  Ou avoir voulu, comme les pompiers du Gard, défendre ce vieux truc éculé qu’on appelle encore « service public ».

Mais finalement, quand on sait qu’elles sont de plus en plus meurtrières, non plus pour les principaux concernés, c’est à dire les militaires, mais pour les populations civiles, rien de tel que de bonnes vieilles guerres.

Et on commencera sans doute par bombarder l’Iran, la nouvelle cible des États-Unis, d’Israël et de l’Arabie saoudite. Avec la bénédiction de notre ministre-valet des Affaires étrangères, lequel a dénoncé, sans rire, le 18 décembre, « la volonté d’hégémonie de l’Iran »…

Et pour cette recherche-là, la recherche de mort, on a toujours beaucoup d’imagination, et surtout, on trouve toujours des fonds. La preuve.

Alors, il serait peut-être temps que nous autres les pauvres, on se rende compte que nous avons bien plus en commun avec les populations venues d’ailleurs, celles des cités bien de chez nous, ou celles qui traversent les mers pour se heurter à la forteresse qu’est devenue notre pays, qu’avec nos élites bien blanches-de-souche-chrétienne,  et si propres sur elles.

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3 Réponses

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  1. A reblogué ceci sur La plume dans l'oeilet a ajouté:
    Gavroche tient également une belle chronique…. 😉

    Riccardo

    2 janvier 2018 at 8 h 58 min

  2. j’aime me promener sur votre blog. un bel univers. Très intéressant. vous pouvez visiter mon blog naissant ( lien sur pseudo) à bientôt.

    Mélina

    11 janvier 2018 at 18 h 38 min

  3. j’ai acheté et lu ce bouquin, ben en effet, c’est …. éprouvant….

    elihah

    27 janvier 2018 at 8 h 46 min


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